L’étrange jeu de poupées russes des langues et des cultures

Connaissez-vous cette sensation de vous retrouver dans un assemblage de poupées russes ? Hier soir, j’étais assis dans un auditoire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich. Pour beaucoup, le temple des savoir techniques, des formules compliquées et des laboratoires qui façonnent notre futur. Et pourtant, l’EPFZ a également une chaire de littérature et culture française qui accueille chaque semestre une personnalité du monde francophone pour une série de cours. Première poupée : la culture et la langue au cœur des sciences.

L’invité de ce semestre n’est autre que l’écrivain haïtien Dany Lafferière, homme de belle stature à l’orée de la soixantaine. Devant le public nourri, l’écrivain explique, rapporte,  commente mais avant tout raconte sa vie, son œuvre, sa vision du métier d’écrivain. Chez lui, tout cela se confond. Sans surprise, la conférence s’intitulait d’ailleurs : « J’écris comme je vis ». Deuxième poupée : une bulle de francophonie, réunie en plein cœur de Zürich, venue écouter les propos d’un écrivain de l’ailleurs.

La personnalité, le style, la langue de Dany Lafferière sont à leur tour autant de mystères. Réfugié politique fuyant l’Haïti de Duvallier père, habitant Montréal depuis 30 ans, l’écrivain incarne une forme d’universalité. Son écriture passe par un français des plus soignés, « butin de guerre des Haïtiens », mais elle veut capter et dire toutes les réalités. Pour Lafferière, la promesse de la littérature, c’est de « montrer à l’autre qu’on peut être dans sa tête ».  Troisième poupée : l’Haïtien québécois venue parler aux Francophones de Zürich, communauté forte de quelques 30'000 membres.

En dialogue avec le public, Dany Lafferière se perd, prend des chemins de traverse, raconte des anecdotes. L’homme a du bagout. Son premier succès s’intitule Comment coucher avec un nègre sans se fatiguer, publié en 1985. Comme le résume Lafferière, « le livre qui m’a fait passer de l’usine à la télévision ». Il aime les formules, sans doute une réminiscence de l’amour des Haïtiens pour les proverbes. Il lit un extrait du livre où il raconte l’enterrement d’un père qu’il n’a jamais connu. La voix est chaude, elle porte à travers la salle austère du cours de physique. Le public applaudit, conquis par la rencontre de cet homme d’ici et de là-bas. Quatrième poupée : le conteur au milieu des spectateurs, ou quand le temps s’arrête pour une belle rencontre.

Lettre ouverte à Léonard Bender

Cher Léonard,

Je prends la plume en te tutoyant, quitte à renforcer ainsi le cliché selon lequel tous les Valaisans se connaissent. Ils sont peut-être d’une même famille, ajouteraient les plus mauvaises langues. Non pas que nous soyons proches amis il est vrai, mais nous nous connaissons et partageons certaines convictions libérales-sociales. Ironie de la petite histoire, notre dernière rencontre remonte au lancement de la plateforme des blogs de l’Hebdo, celle-là même où la présente lettre ouverte est publiée. Nous avions alors profité de la séance d’informations organisée par la rédaction de l’Hebdo pour brièvement débattre de la candidature de Christian Varone. Trois mois plus tard, ce dernier n’est plus candidat, l’affaire de la « pierre » n’est pas réglée et te voici en lice pour le Conseil d’Etat. Les surprises du politique.

La décision de t’adresser cette lettre ouverte résulte de deux anecdotes. La première a trait au débat organisé lundi soir par la RTS entre les 6 candidats pour le Conseil d’Etat valaisan. Confortablement installé dans mon salon zurichois, j’ai apprécié ton verbe haut – parfois presque exagérément « stratosphérique » – et l’enthousiasme qui se dégage de tes propos. Face au trio PDC, « des ministres en conférence de presse » selon ta formule, tu as ajouté la rhétorique aux arguments politiques et démocratiques qui plaident pour la fin de l’hégémonie PDC au sein de l’exécutif.

Reste qu’au-delà de la forme, je me suis senti particulièrement touché par tes propos à l’égard des communautés étrangères qui ont construit la prospérité du Valais et de la Suisse : ton « merci » aussi simple que fracassant. Avec un grand-père venu d’Italie et un grand-père alsacien accepté au titre de réfugié, qui tous deux ont œuvré de longues années dans l’entreprise Giovanola à Monthey, j’ai reconnu à travers ces paroles simples mon patrimoine personnel et notre héritage collectif. Dans une ambiance trop souvent encline à la mise au ban de l’Etranger, où l’ami des extrêmes-droites européennes réalise plus de 52'000 suffrages, il fallait le rappeler avec force.

Au téléphone avec mes chers parents pour évoquer ces élections valaisannes – les habitudes ont la peau dure, même de l’autre côté du Röstigraben – ma mère ajouta son grain de sel et une deuxième anecdote en racontant ton engagement dans la campagne valaisanne pour la dépénalisation de l’avortement en 2002. « L’un des seuls politiciens valaisans de droite à nous rejoindre dans le comité pour la solution des délais… et pour la photo ! » expliqua-t-elle, preuve à l’appui tout juste sortie d’un carton d’archives. L’air fier, l’allure un peu cavalière : souvenir d’anciens engagements qui traduisent une certaine force de conviction.

A leur façon, ces deux anecdotes renvoient à leur étude ceux qui voudraient te faire passer pour un « tueur » de minorités ou de femmes. Rien n’est moins vrai. Puissent les citoyennes et citoyens valaisans suivre ton conseil et « composer » leur gouvernement avec sagesse.

Depuis les bords de la Limmat, je te salue et te souhaite bonne chance pour ces dernières heures de campagne.

Une soirée si symbolique

C’est sans vraiment avoir réalisé le coté symbolique de l’affaire que nous avons réservé, vendredi passé, deux billets pour le film « Verliebte Feinde » (« Des ennemis amoureux »). Vendredi passé, le 8 mars, c’était la journée de la femme. Une journée qui a l’avantage, une fois l’an, de mettre à l’agenda médiatique et politique les inégalités dont continuent à souffrir les femmes dans la libre organisation de leur vie, leur revenu ou leur place dans la société. Dans la petite salle du cinéma zurichois, il y avait surtout des femmes de plus de 50 ans, en couples ou en petits groupes de contemporaines, et j’aurais volontiers parié que leur présence à cette projection du 8 mars ne devait rien au hasard.

Car le film « Verliebte Feinde », produit par Werner Schweizer sur la base d’un livre éponyme de Wilfried Meichtry, raconte l’histoire vraie d’un couple hors du commun. Iris von Roten, intellectuelle engagée pour une défense sans concession de l’égalité des sexes, et de son mari et compagnon de vie, Peter von Roten, catholique valaisan, avocat et conseiller national engagé pour le vote des femmes dans les années cinquante. A travers images d’archives, témoignages et reconstitution, le film raconte leur histoire d’amour et leur combat mené en commun pour l’émancipation féminine et une société égalitaire.

Après deux heures de projection, reste l’image d’Iris von Roten, intellectuelle aux idées trop extrêmes pour la Suisse de l’après-guerre. L’impression d’un rendez-vous manqué, d’un destin qui n’arrive pas au bon moment. Et pourtant, que serait la Suisse d’aujourd’hui sans le combat incessant, parfois cassant et implacable d’une Iris von Roten ? Son livre phare « Frauen im Laufgitter » n’a-t-il pas posé les bases d’une critique radicale d’une société où la femme ne pouvait ouvrir de compte en banque sans l’accord de son mari ?

Il pleuvine sur Zurich et la soirée se poursuit sur les variations d’un même questionnement : que nous apprend aujourd’hui la vie des von Roten ? Que retenir de ce combat pour plus d’égalité ? Devons-nous poursuivre l’idéal d’un amour libre, où femmes et hommes accèdent à la jouissance physique par-delà les carcans d’un monde bourgeois ?

Aujourd’hui comme hier, ces questions résonnent au cœur des combats que nous menons. Si ces combats sont devenus moins violents, les défis persistent. C’est bel et bien ce « nous » qui devrait aujourd’hui nous occuper. Le 8 mars comme au long de l’année, il ne s’agit nullement d’un engagement des femmes pour les femmes, mais bien de tous pour une société d’égalité. A l’exemple de la campagne sur l’article pour la famille, on s’étonne de voir le peu de politiciens masculins s’engager fermement sur ces questions. Est-ce là affaire de générations ?

 

De quel fédéralisme rêvons-nous ?

A la suite de ce week-end de votations, le « fédéralisme » aura brillé par son omniprésence. Il fut tour à  tour déclaré mort par l’élite politique valaisanne et décrié comme obsolète par les tenants d’une politique familiale.

Dans la première constellation « Weber/LAT », une majorité de citoyens et de cantons ont imposé un changement de cap qui touche de plein fouet une minorité.  Au cours de la campagne et au soir des résultats, les Valaisans, particulièrement touchés par la révision de la LAT, ont brandi sans relâche l’argument confédéral: il devrait relever de la seule compétence du canton de choisir comment organiser l’utilisation du territoire.

Dans la deuxième constellation « politique familiale », une majorité de cantons a bloqué une initiative par ailleurs acceptée par une majorité du peuple. En guise de réaction, certains défenseurs de l’article sur la famille en appellent à abroger la double majorité, cette relique de la Suisse du 19ème siècle qui ne sert aujourd’hui que d’outils de blocage pour les petits cantons conservateurs.

Quelle Suisse et quel fédéralisme : deux modèles

Il est clair que ces deux constellations sont traversées par la question de la Suisse et du fédéralisme dont nous rêvons. Pour clarifier le débat, distinguons deux pôles principaux, chacun avec leur réponse aux difficultés esquissées durant cette campagne de votations.

Le premier de ces pôles renvoie à une « Suisse des citoyens », c’est-à-dire une Suisse fidèle au principe démocratique qui veut que chaque citoyen ait une voix de même force. Une Suisse où le citoyen du canton de Glaris ne pèse pas infiniment plus qu’un citoyen du canton de Zurich.  Cette Suisse des seuls citoyens ne signifie pas obligatoirement une Suisse centralisée fonctionnant sur le modèle français. Les cantons pourraient rester responsables de la mise en application de standards fixés à Berne ou en coopération multilatérale avec les autres cantons. Dans cette mise en application, les spécificités cantonales pourraient être prises en compte. Fondamentalement, les cantons perdraient néanmoins la place privilégiée qui est la leur dans le modèle actuel.

Le deuxième pôle renvoie à une Suisse « des citoyens et des cantons ». Les citoyens ne sont plus seuls pertinents, mais les cantons également. Cela signifie d’une part accepter les tensions entre le principe « one man – one vote » et le vote des cantons. D’autre part, cela nécessite également de respecter, dans certaines limites, les choix autonomes effectués par les cantons et leur population. Ce deuxième pôle correspond à l’évolution historique et à la situation actuelle de la Suisse.  

Poser les termes du débat sur la réforme du fédéralisme

Ces deux pôles représentent en quelques sortes les deux extrêmes possibles : ils posent ainsi les termes du débat.  Pour esquisser la solution politique la plus souhaitable, reprenons les deux constellations évoquées plus haut.

Dans la première constellation « Weber/LAT », est-il juste de considérer que certaines compétences cantonales sont tellement essentielles que, si elles sont partagées ou exercées par Berne, les cantons n’existent plus comme entités propres ? Cette question ne peut être traitée à coups de slogans. Elle appelle tout d’abord une réflexion sur les responsabilités des cantons. Ce n’est qu’une fois en possession d’une idée sur ce que les cantons doivent faire que l’on peut espérer avancer sur le terrain miné des compétences cantonales. Si on devait arriver à la conclusion que certaines compétences sont essentielles, pourquoi ne pas imaginer une sorte de protection renforcée de ces compétences? Il s’agirait de mettre sur pied une procédure spéciale visant à protéger ce qu’on estime être le cœur de l’existence et l’identité des cantons.

Dans la deuxième constellation « politique familiale », ne peut-on pas reconsidérer une norme qui visait, dans un contexte différent, à protéger certaines minorités ? Plutôt que de l’abolir purement et simplement, ne serait-il pas envisageable d’établir une nouvelle pondération, en s’inspirant par ex. du modèle allemand ? Dans un projet de réforme, plusieurs possibilités s’offrent à nous : revoir à la hausse la majorité nécessaire (par ex. trois-quarts des cantons pour bloquer une disposition acceptée par le peuple) ou repenser le poids des cantons en fixant une limite maximale (le canton de Glaris ne pourrait ainsi peser, par ex., que 5 fois plus que le canton de Zurich).  Les petits cantons profiteraient d’une sorte de protection, tout en acceptant de voir leur poids politique aujourd’hui disproportionné être rééquilibré.

Nos discussions sur l’avenir du fédéralisme ne peuvent être menées dans le feu des campagnes et dans l’émotion des dimanches de résultats. Il n’en ressort que phrases assassines et formules à l’emporte-pièce. Reprenons calmement ce débat avec un mélange de sagesse (respectueuse du génie du système suisse) et de folie (seule capable de remettre en question certains acquis) – et la capacité de distinguer entre les deux.

Johan Rochel

 

Coup de tonnerre à Mon-Repos: les moutons noirs peuvent rester

Début février, le Tribunal Fédéral a rendu publiques les considérations d’un jugement d’octobre 2012 où il est question du renvoi d’un Macédonien condamné pour trafic de drogue. A travers son argumentation, la plus haute instance juridique du pays donne un signal fort quant aux liens entre exercice de la souveraineté populaire et rapport de la Suisse à ses principes fondamentaux et au respect du droit international.

L’affaire semble tout droit sortie de la campagne dite des « moutons noirs » : un jeune Macédonien, condamné au titre de trafic de drogue à 18 mois avec sursis, fait recours contre la révocation de son permis C et son renvoi vers la Macédoine. Il attaque cette décision auprès des juges de Mon-Repos en arguant qu’elle serait disproportionnée. Prenant en compte son intégration avancée en Suisse, sa bonne conduite depuis les faits et les difficultés que représenterait un renvoi en Macédoine, le Tribunal Fédéral lui donne raison en concluant que le renvoi serait disproportionné. Coup de tonnerre: le mouton noir peut rester.    

Comment en est-on arrivé là ? En acceptant en 2010 l’initiative sur le renvoi des criminels étrangers, la majorité du peuple suisse a entériné l’idée d’un automatisme du renvoi. A l’exemple du trafic de drogue, n’importe quelle personne condamnée devrait être renvoyée automatiquement, c’est-à-dire sans contrôler si la mesure est proportionnelle. On se doute que les tenants de cette interprétation n’ont que peu goûté la décision des juges de Mont-Repos. Le président de l’UDC Toni Brunner a appelé ouvertement à dénoncer la Convention européenne des droits de l’homme en clamant que le peuple suisse n’avait plus le pouvoir de décider qui devait quitter la Suisse sous quelles conditions. Dans un commentaire publié dans la NZZ, Christoph Blocher constate quant à lui que le peuple et les cantons sont privés de leur droits démocratiques.  Ne reste qu’à imaginer quelle aurait été la réaction si la décision avait été prise par les juges de la Cour européenne des droits de homme de Strasbourg, et non pas le Tribunal fédéral. Le coup de tonnerre se serait transformé en tsunami.

Il est plus que jamais temps de quitter le terrain de la confrontation pour poser la question en termes constructifs. Au final, il s’agit de prendre acte et d’interpréter les messages politiques dont est porteur la décision du Tribunal Fédéral.

Premièrement, il ne s’agit pas d’opposer décisions populaires et Constitution. Pour le Tribunal Fédéral, il s’agit d’appliquer de manière cohérente deux dispositions de la Constitution qui sont en tension : l’automatisme prévu par l’initiative sur le renvoi et le principe de proportionnalité qui englobe toute action de l’Etat. Derrière ce difficile exercice se trouve la nécessité de respecter l’Etat de droit et les décisions populaires. A ce titre, l’arrêt du Tribunal rappelle que les deux aspects sont des composantes essentielles de notre système démocratique et que nous – décideurs politiques et citoyens – devons toujours chercher à rendre justice à ces deux facettes.

Deuxièmement, il ne s’agit pas d’opposer peuple et juges. Lorsqu’il glisse un bulletin dans l’urne, le citoyen suisse ne choisit pas comment le droit sera appliqué. Il ne peut être à la fois souverain, juge ou même parfois justicier. Les juges sont chargés de l’application d’une norme, et ce à la lumière de l’ensemble de notre système juridique. Cette séparation vaut également à l’encontre du Parlement. A ce titre, la décision rappelle que la séparation des pouvoirs mérite d’être prise très au sérieux. De manière spécifique, le message adressé aux Chambres fédérales dans la mise en application de l’initiative sur le renvoi est clair : prenez au sérieux notre Constitution et ses principes fondamentaux. Le choix populaire ne justifie pas tout et il relève aussi de votre responsabilité d’élus d’en prendre acte. Cette responsabilité devrait s’exprimer dans la réflexion inachevée sur les conditions de validité d’une initiative populaire.

Troisièmement, il ne s’agit pas d’opposer décision populaire et droit international. Le droit international – dans ce cas la Convention européenne des droits de l’homme – n’a nullement été « imposé » à la Suisse. Il relève lui aussi d’un engagement souverain de la Suisse, qu’il s’agit maintenant d’honorer. Le Tribunal Fédéral rappelle à ce titre quelques fondamentaux : quelle valeur possèderait ce droit international si chaque pays pouvait, à l’envie, se détacher de ses obligations ? De plus, eu égard au cas spécifique des traités sur les droits de l’homme, les citoyens ne devraient jamais perdre de vue que ce sont leurs droits qui sont ainsi protégés.  

Les réflexions des juges de Montbenon ne doivent pas être considérées comme un point final, mais bien plutôt comme décision importante dans un dialogue qui va prendre de l'ampleur. Un dialogue qui se déroule entre le pouvoir judiciaire, le législatif, l’exécutif et, plus largement, l’ensemble des citoyens de ce pays. Mais un dialogue qui se déroule aussi au-delà de nos frontières, avec les autres instances juridiques des Etats européens, mais également avec la Cour de Strasbourg.

Johan Rochel

Le Sonderfall résiste – merci pour lui

Dans un ouvrage intitulé « Politique extérieure de la Suisse après la Guerre froide », le politologue genevois René Schwok s’interroge sur la persistance du Sonderfall helvétique. Publié dans la Collection « Le Savoir Suisse » en 2012, l’essai de Schwok se lit comme un survol bien emmené des deux dernières décennies de politique extérieure suisse. A ce titre, il remplit l’objectif de la collection qui vise à assurer le lien entre recherche académique et grand public.

Dès la première page de l’essai, René Schwok pose la question tout de go : le Sonderfall est-il en voie d’obsolescence ? Assiste-on à une normalisation de la Suisse ou plutôt à la persistance de ses spécificités ? Pour répondre à cette question, Schwok passe en revue les six spécificités suisses les plus importantes en matière de politique extérieure, à savoir les politiques de sécurité, de neutralité, la démocratie directe, le fédéralisme, le gouvernement de grande coalition et les particularités de la place économique. Sa réponse se construit sous forme d'un mouvement de va-et-vient entre adaptation (normalisation vis-à-vis de ses voisins) et résistance du « modèle » suisse.

Du côté de la normalisation, l’entrée de la Suisse dans l’ONU (suite au vote populaire de 2002) fait figure d’exemple particulièrement symbolique. Au vu des nombreuses réticences qui ont parsemé les relations Suisse-ONU, il est crucial de saisir la profondeur des changements à l’œuvre pour qu’un Suisse – Joseph Deiss – soit amené à présider l’assemblée générale de l’ONU en 2011. Du côté des résistances, la poursuite de la politique de neutralité, la politique de sécurité mais également l’ancrage de la politique extérieure dans le débat national continuent de faire de la Suisse un Sonderfall. Pour Schwok, si la Suisse s’est quelque peu « normalisée » dans certains domaines, il n’en demeure pas moins que, de manière générale, ce Sonderfall s’est renforcé.

Que peut-on retenir de l’exposé du professeur genevois ? Avant toutes choses, l’ouvrage de Schwok rappelle la prééminence de l’idée de Sonderfall dans les débats nationaux autour de la politique extérieure. Systématiquement, les citoyens perçoivent leur pays comme étant un cas particulier. D’aucun n’hésiterait pas à parler de psyché national. Sans surprise, cette façon de se percevoir influe les décisions de fond. Les décideurs politiques cherchent à rendre compte des évolutions de certaines spécificités à l’aune de ce prisme du Sonderfall. A ce titre, peut-on imaginer meilleur exemple que la « neutralité active » chère à Micheline Calmy-Rey ? Conserver l’idée d’une Suisse neutre – et donc différente des autres – tout  en cherchant à se ménager une certaine marge de manœuvre politique.

En filigrane, l’ouvrage de Schwok fait de plus apparaître que la Suisse est bien souvent poussée à l’évolution. L’ancrage très fort de la politique extérieure dans le débat national, mais également l’image que les Suisses entretiennent d’eux-mêmes, empêchent souvent le gouvernement d’être proactif et – presque un gros mot – visionnaire. Il en résulte une Suisse souvent acculée à l’action par les pressions internationales. Prenons acte et espérons que l’essai de René Schwok puisse résonner comme une invitation à penser de manière stratégique les deux prochaines décennies de la politique extérieure suisse.

René Schwok, Politique extérieure de la Suisse après la Guerre froide, Le savoir suisse, 2012.

De Lincoln à Borgen : le tragique du politique

On peut prédire au film Lincoln – trois heures de thriller politico-constitutionnel sur l’acceptation du 13è amendement de la Constitution américaine sur l’abolition de l’esclavage – un beau succès. Au-delà de l’excellent jeu d’acteur de Daniel Day-Lewis et de la renommée du réalisateur Spielberg, le public répondra présent car il aime la politique. Pas la politique spectacle qu’on aperçoit de l’extérieur, au détour des sessions parlementaires et des dimanches de votation. Il aime la politique comme méandres et intrigues du monde des décideurs, ce troublant tourbillon qui emporte les hommes et les femmes qui acceptent de servir la communauté.

Dans cette étrange relation amour-haine entre le public et la politique, Lincoln n’est pas un cas isolé. Il fait écho au succès de la série Borgen, récit fictif de la vie d’une première ministre danoise. Au cœur de ces productions trône la figure du politique. Un être doté souvent d’importants pouvoirs, mais dont le personnage n’a que peu souvent l’occasion de faire usage. Ce pouvoir se décline la plupart du temps comme le droit de choisir les carrières, de faire et de défaire les destins personnels. Mais ce pouvoir apparaît bien maigre, pour ne pas dire insignifiant, au regard de la responsabilité qui pèse sur les politiciens.

Si elle est toujours évoquée, omniprésente, cette responsabilité ne semble jamais possible. Elle fonde le tragique du politique, lui qui est pris dans les tenailles de l’action qu’on voudrait juste et cohérente, mais qui ne peut l’être. Constamment, les productions artistiques placent le politique au cœur d’un dilemme : pour atteindre les buts fixés, il doit se salir les mains. Pas besoin d’imaginer le dilemme historique auquel Lincoln doit faire face – réaliser la paix en acceptant les Etats du sud esclavagistes ou abolir l’esclavage et poursuivre la guerre – la pratique politique est remplie de situations où les politiques sont amenés à choisir entre des options qui semblent toutes négatives.

Comment faire face ? De Lincoln à Borgen, le remède miracle semble être la conviction. Dans les scènes clefs, les personnages s’en remettent à cette sorte de construction raisonnée, fortement ancrée dans une intuition première. Au gré des situations, cette conviction prend le nom de justice, d’égalité ou de dignité. Cette conviction fait merveille dans Lincoln. Dans ces situations de choc fondamental des valeurs, en choisir l’une au prix de l’autre offre une voie de sortie. La figure du politique reste tragique, mais ses choix s’ancrent dans une certaine logique : Lincoln fait le pari de repousser la paix pour garantir l’égalité et la dignité.

A l’inverse, cette conviction n’offre pas de sortie à la première ministre de Borgen. Les défis auxquels elle fait face sont la plupart du temps très différents ; les choix historiques sont rares dans la vie d’une politicienne (sauf lorsqu’elle décide d’engager le Danemark dans la guerre). Et pour tous les autres conflits, l’appel à la conviction ne résout rien – ou si peu.  Ne reste alors au politique qu’à porter ce poids du tragique, cherchant à assurer ses pas sur un chemin qu’il invente dans une négociation permanente et périlleuse avec ses propres valeurs.

Johan Rochel

Politique extérieure économique et droits de l’homme : changeons de paradigme !

Evoquer le sujet des droits de l’homme auprès de certains responsables économiques et vous n’échapperez pas au syndrome de la séparation. La poursuite des intérêts économiques et les entrepreneurs d’un côté, les droits de l’homme et les défenseurs d’un monde meilleur de l’autre. Entre les deux, un abîme d’incompréhension et une touche de mauvaise foi. Citée par La Liberté du 16 janvier 2013, Cristina Gaggini, responsable romande d’economiesuisse, explique ainsi  que « les droits de l’homme ainsi que les normes sociales et environnementales sont des questions importantes, cependant elles n’ont pas leur place dans un accord de libre-échange. »

Cette prise de position reflète l’idée largement partagée que ces deux sphères sont séparées et qu’elles s’opposent frontalement. Pour la dépasser, il est nécessaire de changer d’angle d’approche. Se placer du point de vue d’une Suisse cherchant à assurer la légitimité de son action extérieure laisse apparaître deux liens entre politique économique extérieure et droits de l’homme.

Le premier lien est explicitement revendiqué aussi bien par le Conseil fédéral que par les milieux économiques. A parcourir les différents rapports de politique extérieure, l’idée revient même comme une sorte de mantra : les relations économiques doivent être intensifiées car elles permettent, à terme, une amélioration de la situation économique, sociale et politique du pays partenaire – et donc de la situation en termes de droits de l’homme.

Ce premier lien fonde toute la légitimité de la politique économique extérieure suisse. Il peut s’appuyer sur la solide tradition intellectuelle du libéralisme et sur ses résultats probants : la libéralisation des échanges économiques a conduit, à travers l’histoire, à une amélioration générale des conditions d’existence. Ce constat largement partagé ne répond toutefois pas à la difficile question de la temporalité : une amélioration à moyen ou long terme permet-elle de justifier des actions douteuses à court terme ? En d’autres mots, est-il souhaitable que la Suisse cherche à intensifier ses relations économiques avec un régime comme l’Iran, arguant qu’à terme, la situation des droits de l’homme finira par s’améliorer ?

Outre ce lien explicite, il existe un second rapport direct entre politique économique extérieure et droits de l’homme. Si elle veut respecter ses principes fondamentaux d’Etat de droit libéral et démocratique, la Suisse doit honorer un certain standard dans l’ensemble de ses agissements. Le choix de conclure un accord de libre-échange n’échappe pas à ce critère : il doit lui aussi répondre des valeurs que la Suisse s’est choisie et qu’elle revendique comme fondant son identité. Dans certains cas, ces engagements suisses ont pris la forme de traités internationaux, à l’exemple de conventions sur les droits de l’homme. Comme l’a montré une expertise de l’université de Zürich, la Suisse a donc une obligation légale de tout mettre en œuvre pour assurer la cohérence de sa propre politique.  Mais l’argument avancé va plus loin qu’une dimension seulement juridique ; il renvoie à la responsabilité politique et morale de la Suisse et à l’obligation qu’elle s’est fixée d’agir selon de hauts standards.

Une lecture basée sur l’opposition et le conflit ne permet  pas de rendre compte de ces deux liens entre politique extérieure économique et droits de l’homme. Dans son papier de discussion intitulé « Légitimer la politique économique extérieure : vers un modèle basé sur les droits de l’homme », foraus – Forum de politique étrangère esquisse les bases d’une approche visant à améliorer la légitimité de la politique extérieure économique. Celle-ci se construit sur deux « filtres », évoquant tour à tour les deux liens présentés plus haut.

Dans une première étape, la décision d’intensifier des relations économiques devrait être liée au respect d’un standard minimal en matière de droits de l’homme dans l’Etat partenaire. Le respect de ce standard minimal s’impose comme une condition indispensable pour que la Suisse puisse s’engager. Ce premier « filtre » reflète le lien implicite évoqué plus haut : en respectant ce standard minimal, ce sont au fond ses propres valeurs que la Suisse respecte.

Dans une deuxième étape, il relève de la responsabilité suisse de s’assurer que ces relations économiques intensifiées conduisent à terme à une amélioration durable de la situation des droits de l’homme. En s’engageant ensemble, les partenaires doivent rendre cet objectif tangible et contrôlable. Ce deuxième « filtre » intègre le lien explicite revendiqué par le Conseil fédéral et les milieux économiques. Il ne fait que l’appliquer de manière conséquente : si plus d’échanges économiques conduisent véritablement à une amélioration, celle-ci doit être documentée.

 

Johan Rochel

« Légitimer la politique économique extérieure : vers un modèle basé sur les droits de l’homme », Sebastian Justiniano, Guillaume Lammers, Johan Rochel, foraus – Forum de politique étrangère, janvier 2013, disponible sur www.foraus.ch

Libre-circulation et clause de sauvegarde : l’amour impossible ?

La Suisse pourrait, si la tendance actuelle se poursuit, être en droit d’activer une nouvelle fois la clause de sauvegarde vis-à-vis des huit pays ayant rejoint l'UE en 2004. Comme en 2012, le Conseil fédéral se retrouve donc face à un choix ô combien délicat : faut-il activer la fameuse clause ? La question offre aux partis politiques l’occasion de crier haut et fort leur position, alors que se profilent à l’horizon une série de votations à risques pour la libre-circulation des personnes. Deux visions de la meilleure façon d’assurer le soutien populaire à cette libre-circulation se cristallisent autour de la question de l’activation de la clause de sauvegarde.

La première vision est défendue entre autres par le président du PLR, l’Argovien Philippe Müller. Selon lui, le Conseil fédéral a « promis » durant les différentes campagnes sur la libre-circulation de faire usage de tous les moyens à sa disposition pour limiter le nombre d’immigrants venus de l’UE. Il s’agit donc d’activer la clause pour cause de "parole donnée". A ne pas respecter le contrat passé entre le peuple et le gouvernement, on risque de galvauder une précieuse confiance.

A l’inverse, une autre vision met en avant l’argument du "parler-vrai". La clause de sauvegarde n’est qu’une mesure esthétique qui ne résout en rien d’éventuels problèmes migratoires. Par contre, sur le plan diplomatique, la Suisse serait montrée du doigt par Bruxelles et par certains des pays directement touchés, à l’exemple d’un partenaire important comme la Pologne.

Entre ces deux arguments, comment décider du vainqueur ? A mon sens, deux critères seraient particulièrement adéquats : la pérennité de la position choisie ainsi que l’image des relations Suisse-UE qu’elle projette.

Sur le premier critère, il importe donc de juger quelle vision semble, à terme, la plus porteuse de solutions. Les faits semblent parler pour l'argument du "parler-vrai". Dès 2014, plus aucune clause de sauvegarde ne pourra être activée envers les pays européens, à l’exception de la Roumanie et de la Bulgarie (jusqu’en 2019). En d'autres mots, libre-circulation complète dès l'année prochaine. De manière plus fondamentale, la première vision semble basée sur l’idée que la migration est un problème. Elle entretient l’idée que la libre-circulation est un mal nécessaire qu’il importe de limiter dès que possible. Au final, le "parler-vrai" l’emporte clairement: il colle au plus près de la réalité et intègre la migration comme une donnée de base dont il faut débattre au même titre qu'un autre sujet politique.

Sur le critère de l’image des relations Suisse-UE, la première vision semble également insuffisante. Elle peine à intégrer l’un des principes fondamentaux de l’Union : l’interdiction de discriminer entre ses membres. Il faut comprendre que l’UE n’est pas un simple accord international, mais une véritable Union des Etats européens. La Suisse apprécierait-elle qu’on discrimine entre un Valaisan et un Jurassien (au hasard) ? De manière analogue, l’Union veut être considérée comme un tout. De plus, la première vision peine à considérer l’UE comme un partenaire politique de premier plan. Une mesure symbolique, sans effet tangible, ne devrait pas être préférée à l'attention nécessaire aux bonnes relations entre la Suisse et l’UE. Le "parler-vrai" l'emporte également sur ce critère.

En conclusion, la clause de sauvegarde ne devrait donc pas être actionnée. De plus, on s’épargnera cette discussion si, au cours des campagnes à venir, on promeut déjà la vision du parler-vrai. Les citoyens ont le droit d'être informé au plus près des réalités juridiques et politiques.

Johan Rochel

Le spectateur engagé

Au hasard des lectures de l’an nouveau, me voici tombé sur des entretiens avec Raymond Aron. Publiés en 2004 par le Livre de poche, ces entretiens remontent à décembre 1980 et offrent une excellente vue d’ensemble sur la vie et la pensée du philosophe français.  Si certaines analyses ont mal supporté l’évolution du monde post-1989, la posture dont se réclame Raymond Aron reste très actuelle.

Alors qu’il passe quelques années dans une université allemande entre 1931 et 1933, Aron décide d’être ce qu’il appelle un « spectateur engagé ». Il veut être « spectateur de l’histoire se faisant, de m’efforcer d’être aussi objectif que possible à l’égard de l’histoire qui se fait et en même temps de ne pas être totalement détaché, d’être engagé ». Cette posture est loin d’être restée un simple slogan dans le parcours d’Aron, lui qui réalisa une double carrière en tant que professeur d’université et journaliste-chroniqueur au Figaro.

Le personnage de Raymond Aron, mais également son parcours au sein de l’intelligentsia française, sont porteurs d’un certain exotisme en pays helvétique. La figure de l’intellectuel public n’a pas cours chez nous et, à part quelques exceptions, peu se réclameraient de ce statut si convoité chez nos voisins. Sous nos contrées, les universitaires sont plus spectateurs – certes parfois critiques – qu’acteurs engagés dans le débat public. De même, les partis politiques et les acteurs de premier plan de la vie publique sont trop engagés pour avoir les ressources propres au spectateur : la capacité de prendre du recul et d’interroger ses propres actions.

Qu’on ne s’y trompe toutefois pas : les spectateurs engagés existent aussi en Helvétie ! On en trouve trace dans les différents forums où l’expression d’idées et d’opinions est possible. Les médias « traditionnels », les plateformes associatives mais également les réseaux sociaux ouvrent cet espace d’opinions. A ce sujet, le propos d’Aron mérite d’être rappelé lorsqu’il déplore la disparition des « débats entre les éditorialistes ». Alors qu’il écrit dans les colonnes du Figaro et  commente une prise de position du Monde, Aron regrette que son avis soit considéré comme une agression, et non comme « partie d’un dialogue intellectuel et politique normal ».

Ne vaudrait-il pas la peine de passer d’un lieu d’expression des opinions à un espace d’échange ? Les réseaux sociaux, au-delà de likes futiles, pourraient-ils aider à construire cet espace ? A méditer au moment où l’on ne peut que souhaiter l’éclosion de spectateurs engagés.

Johan Rochel