L’étrange jeu de poupées russes des langues et des cultures

Connaissez-vous cette sensation de vous retrouver dans un assemblage de poupées russes ? Hier soir, j’étais assis dans un auditoire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich. Pour beaucoup, le temple des savoir techniques, des formules compliquées et des laboratoires qui façonnent notre futur. Et pourtant, l’EPFZ a également une chaire de littérature et culture française qui accueille chaque semestre une personnalité du monde francophone pour une série de cours. Première poupée : la culture et la langue au cœur des sciences.

L’invité de ce semestre n’est autre que l’écrivain haïtien Dany Lafferière, homme de belle stature à l’orée de la soixantaine. Devant le public nourri, l’écrivain explique, rapporte,  commente mais avant tout raconte sa vie, son œuvre, sa vision du métier d’écrivain. Chez lui, tout cela se confond. Sans surprise, la conférence s’intitulait d’ailleurs : « J’écris comme je vis ». Deuxième poupée : une bulle de francophonie, réunie en plein cœur de Zürich, venue écouter les propos d’un écrivain de l’ailleurs.

La personnalité, le style, la langue de Dany Lafferière sont à leur tour autant de mystères. Réfugié politique fuyant l’Haïti de Duvallier père, habitant Montréal depuis 30 ans, l’écrivain incarne une forme d’universalité. Son écriture passe par un français des plus soignés, « butin de guerre des Haïtiens », mais elle veut capter et dire toutes les réalités. Pour Lafferière, la promesse de la littérature, c’est de « montrer à l’autre qu’on peut être dans sa tête ».  Troisième poupée : l’Haïtien québécois venue parler aux Francophones de Zürich, communauté forte de quelques 30'000 membres.

En dialogue avec le public, Dany Lafferière se perd, prend des chemins de traverse, raconte des anecdotes. L’homme a du bagout. Son premier succès s’intitule Comment coucher avec un nègre sans se fatiguer, publié en 1985. Comme le résume Lafferière, « le livre qui m’a fait passer de l’usine à la télévision ». Il aime les formules, sans doute une réminiscence de l’amour des Haïtiens pour les proverbes. Il lit un extrait du livre où il raconte l’enterrement d’un père qu’il n’a jamais connu. La voix est chaude, elle porte à travers la salle austère du cours de physique. Le public applaudit, conquis par la rencontre de cet homme d’ici et de là-bas. Quatrième poupée : le conteur au milieu des spectateurs, ou quand le temps s’arrête pour une belle rencontre.

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Collaborateur auprès du Collège des Humanités de l'EPFL et membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich, il travaille sur l'éthique de l'innovation, la politique migratoire et les questions de justice dans le droit international. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants entre Monthey et Zürich. Il a co-fondé "ethix: Laboratoire d'éthique de l'innovation" (www.ethix.ch)