Une soirée si symbolique

C’est sans vraiment avoir réalisé le coté symbolique de l’affaire que nous avons réservé, vendredi passé, deux billets pour le film « Verliebte Feinde » (« Des ennemis amoureux »). Vendredi passé, le 8 mars, c’était la journée de la femme. Une journée qui a l’avantage, une fois l’an, de mettre à l’agenda médiatique et politique les inégalités dont continuent à souffrir les femmes dans la libre organisation de leur vie, leur revenu ou leur place dans la société. Dans la petite salle du cinéma zurichois, il y avait surtout des femmes de plus de 50 ans, en couples ou en petits groupes de contemporaines, et j’aurais volontiers parié que leur présence à cette projection du 8 mars ne devait rien au hasard.

Car le film « Verliebte Feinde », produit par Werner Schweizer sur la base d’un livre éponyme de Wilfried Meichtry, raconte l’histoire vraie d’un couple hors du commun. Iris von Roten, intellectuelle engagée pour une défense sans concession de l’égalité des sexes, et de son mari et compagnon de vie, Peter von Roten, catholique valaisan, avocat et conseiller national engagé pour le vote des femmes dans les années cinquante. A travers images d’archives, témoignages et reconstitution, le film raconte leur histoire d’amour et leur combat mené en commun pour l’émancipation féminine et une société égalitaire.

Après deux heures de projection, reste l’image d’Iris von Roten, intellectuelle aux idées trop extrêmes pour la Suisse de l’après-guerre. L’impression d’un rendez-vous manqué, d’un destin qui n’arrive pas au bon moment. Et pourtant, que serait la Suisse d’aujourd’hui sans le combat incessant, parfois cassant et implacable d’une Iris von Roten ? Son livre phare « Frauen im Laufgitter » n’a-t-il pas posé les bases d’une critique radicale d’une société où la femme ne pouvait ouvrir de compte en banque sans l’accord de son mari ?

Il pleuvine sur Zurich et la soirée se poursuit sur les variations d’un même questionnement : que nous apprend aujourd’hui la vie des von Roten ? Que retenir de ce combat pour plus d’égalité ? Devons-nous poursuivre l’idéal d’un amour libre, où femmes et hommes accèdent à la jouissance physique par-delà les carcans d’un monde bourgeois ?

Aujourd’hui comme hier, ces questions résonnent au cœur des combats que nous menons. Si ces combats sont devenus moins violents, les défis persistent. C’est bel et bien ce « nous » qui devrait aujourd’hui nous occuper. Le 8 mars comme au long de l’année, il ne s’agit nullement d’un engagement des femmes pour les femmes, mais bien de tous pour une société d’égalité. A l’exemple de la campagne sur l’article pour la famille, on s’étonne de voir le peu de politiciens masculins s’engager fermement sur ces questions. Est-ce là affaire de générations ?

 

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Collaborateur auprès du Collège des Humanités de l'EPFL et membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich, il travaille sur l'éthique de l'innovation, la politique migratoire et les questions de justice dans le droit international. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants entre Monthey et Zürich. Il a co-fondé "ethix: Laboratoire d'éthique de l'innovation" (www.ethix.ch)