Le Sonderfall résiste – merci pour lui

Dans un ouvrage intitulé « Politique extérieure de la Suisse après la Guerre froide », le politologue genevois René Schwok s’interroge sur la persistance du Sonderfall helvétique. Publié dans la Collection « Le Savoir Suisse » en 2012, l’essai de Schwok se lit comme un survol bien emmené des deux dernières décennies de politique extérieure suisse. A ce titre, il remplit l’objectif de la collection qui vise à assurer le lien entre recherche académique et grand public.

Dès la première page de l’essai, René Schwok pose la question tout de go : le Sonderfall est-il en voie d’obsolescence ? Assiste-on à une normalisation de la Suisse ou plutôt à la persistance de ses spécificités ? Pour répondre à cette question, Schwok passe en revue les six spécificités suisses les plus importantes en matière de politique extérieure, à savoir les politiques de sécurité, de neutralité, la démocratie directe, le fédéralisme, le gouvernement de grande coalition et les particularités de la place économique. Sa réponse se construit sous forme d'un mouvement de va-et-vient entre adaptation (normalisation vis-à-vis de ses voisins) et résistance du « modèle » suisse.

Du côté de la normalisation, l’entrée de la Suisse dans l’ONU (suite au vote populaire de 2002) fait figure d’exemple particulièrement symbolique. Au vu des nombreuses réticences qui ont parsemé les relations Suisse-ONU, il est crucial de saisir la profondeur des changements à l’œuvre pour qu’un Suisse – Joseph Deiss – soit amené à présider l’assemblée générale de l’ONU en 2011. Du côté des résistances, la poursuite de la politique de neutralité, la politique de sécurité mais également l’ancrage de la politique extérieure dans le débat national continuent de faire de la Suisse un Sonderfall. Pour Schwok, si la Suisse s’est quelque peu « normalisée » dans certains domaines, il n’en demeure pas moins que, de manière générale, ce Sonderfall s’est renforcé.

Que peut-on retenir de l’exposé du professeur genevois ? Avant toutes choses, l’ouvrage de Schwok rappelle la prééminence de l’idée de Sonderfall dans les débats nationaux autour de la politique extérieure. Systématiquement, les citoyens perçoivent leur pays comme étant un cas particulier. D’aucun n’hésiterait pas à parler de psyché national. Sans surprise, cette façon de se percevoir influe les décisions de fond. Les décideurs politiques cherchent à rendre compte des évolutions de certaines spécificités à l’aune de ce prisme du Sonderfall. A ce titre, peut-on imaginer meilleur exemple que la « neutralité active » chère à Micheline Calmy-Rey ? Conserver l’idée d’une Suisse neutre – et donc différente des autres – tout  en cherchant à se ménager une certaine marge de manœuvre politique.

En filigrane, l’ouvrage de Schwok fait de plus apparaître que la Suisse est bien souvent poussée à l’évolution. L’ancrage très fort de la politique extérieure dans le débat national, mais également l’image que les Suisses entretiennent d’eux-mêmes, empêchent souvent le gouvernement d’être proactif et – presque un gros mot – visionnaire. Il en résulte une Suisse souvent acculée à l’action par les pressions internationales. Prenons acte et espérons que l’essai de René Schwok puisse résonner comme une invitation à penser de manière stratégique les deux prochaines décennies de la politique extérieure suisse.

René Schwok, Politique extérieure de la Suisse après la Guerre froide, Le savoir suisse, 2012.

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Collaborateur auprès du Collège des Humanités de l'EPFL et membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich, il travaille sur l'éthique de l'innovation, la politique migratoire et les questions de justice dans le droit international. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants entre Monthey et Zürich. Il a co-fondé "ethix: Laboratoire d'éthique de l'innovation" (www.ethix.ch)