The Economist Intelligence Unit – société associée au magazine The Economist – a publié récemment une étude portant sur une question de première importance : où vaut-il la peine de naître ? Vous avez bien lu. Il s’agit, en analysant différents paramètres, de chercher où une personne souhaitant la santé, la réussite et la prospérité aurait intérêt à naître en 2013. Et nous voici directement concernés, car la Suisse pointe en tête du classement (devant l’Australie et la Norvège).
Pourquoi ce classement agite-t-il notre sens moral ? Au premier abord, c’est peut-être l’inégalité des chances qui sautera aux yeux. Qu’importe les qualités propres, c’est avant tout l’endroit où l’on vient au monde qui sera décisif pour la qualité de l’existence. Comme toutes les situations où la responsabilité de la personne n’est pas le facteur décisif, ce constat pose des défis immenses en termes de justice.
Je pense toutefois que le plus choquant est ailleurs : il est non dans la différence relative entre les différents pays, mais dans la misère absolue qui caractérise bon nombre d’entre eux. On peut débattre de la pertinence morale des différences dans le classement, mais on ne peut que trouver inacceptable que dans certains pays, naître apparaît déjà comme une mauvaise nouvelle.
Ce classement nous concerne car nous sommes premiers, mais il nous concerne également car il fait peser sur nos politiques d’immigration une nouvelle ombre. Si l’endroit où l’on naît est si important pour la réussite d’une vie, la possibilité de migrer possède logiquement une importance centrale. Derrière cette idée se cache une valeur essentielle du libéralisme: reconnaître le droit aux gens de chercher à s’arracher à ce que le destin leur a donné.
Par effet de ricochet, ce classement a donc l’avantage de faire ressortir ce que sont des politiques d’immigration restrictives : une entrave sérieuse – souvent insurmontable – à l’accès à un niveau de vie permettant une existence digne. Ce classement montre donc pourquoi nos politiques d’immigration ont besoin d’être justifiées lorsqu’elles empêchent des milliers d’habitants de cette planète d’avoir la chance d’accéder à une existence digne.
Attention, il ne s’agit pas de plaider pour une ouverture des frontières, mais bien plutôt d’insister sur la responsabilité morale qui pèse sur nos épaules : comment justifier nos politiques d’immigration restrictives vis-à-vis des habitants du fond du classement ? Une justification moralement cohérente est-elle possible dans le cas des personnes vivant dans des conditions de misère crasse où une vie digne n’est tout simplement pas possible ?