Alors que les forces russes gagnent du terrain dans le Donbass, la Suisse s’interroge sur son rôle de pays neutre dans ce conflit. Pour Gerhard Pfister, le président du Centre, ne pas laisser l’Allemagne livrer des munitions suisses à l’Ukraine est comparable à de la non-assistance à personne en danger : “La Suisse a l’obligation de se défendre. Lorsqu’il s’agit de l’attaque d’un pays européen, la Suisse doit porter secours à ce pays car lui aussi protège la Suisse en se défendant. Le monde a changé et nous avons une situation tout à fait nouvelle. Maintenant, il s’agit d’une guerre en Europe. Cela reste certes interdit par la loi mais la Constitution permet au Conseil fédéral d’agir dans l’intérêt du pays quand c’est nécessaire. Pour moi, les intérêts de la Suisse sont sur la table et le Conseil fédéral devrait agir de manière plus pro-active”.
Il faut donc revenir sur ce concept de neutralité qui hante la politique suisse. Il fut imposé à la Suisse par les grandes puissances au Congrès de Vienne en 1815 à l’issue des guerres napoléoniennes en fonction de leurs intérêts. Ce ne fut donc pas un choix libre de la Suisse. Deux autres cas semblables se sont produits plus récemment : l’Autriche l’a accepté pour obtenir la libération de son territoire occupé par l’Union Soviétique et la Finlande dans les mêmes conditions après la guerre perdue en 1955 contre la même Union soviétique. Dans ces trois cas, la neutralité ne fut pas choisie mais subie. De grandes puissances neutralisent des territoires dont elles n’ont pas l’usage provisoire.
A-t-elle servi ? Effectivement la Suisse est restée en dehors de la seconde guerre mondiale. Mais ce ne fut pas par respect pour sa neutralité par l’Allemagne, qui au même moment viola celle de la Belgique et des Pays-Bas. Voici un siècle déjà, le concept était périmé. La mentalité d’un Hitler alors et celle de Poutine aujourd’hui n’est plus celle des aristocrates du Congrès de Vienne en 1815, décidés à gérer l’Europe au mieux de l’Ancien Régime. Ces deux personnages n’ont d’autres conceptions que le recours à la force lors qu’elle sert leurs intérêts en tenant tous les traités pour des chiffons de papier. C’est une politique de voyous.
La neutralité armée a servi de 1939 à 1945 à la Suisse. Certes, son armée n’aurait eu que l’ultime recours à un recul vers le réduit alpestre, malgré son indéniable engagement. Mais l’Allemagne n’avait aucun avantage à envahir un territoire de montagnes en y exténuant ses forces alors qu’un pays neutre au cœur de l’Europe servait plutôt son intérêt. Bref, la neutralité ne sert que si l’on n’en a pas besoin.
Si, par invraisemblable, la lamentable armée russe s’engageait dans une guerre avec l’Otan et qu’elle arrivait à la frontière de la Suisse, qui peut imaginer que Poutine s’inclinerait devant sa neutralité ? Ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté. On a affaire à un dictateur persuadé qu’il est investi, par l’intermédiaire de l’Eglise orthodoxe, du devoir historique et sacré de lutter contre la décadence morale de l’Occident.
En Europe, d’autres pays comme la Finlande et la Suède renoncent à leur neutralité pour déposer une demande d’adhésion à l’Otan. L’opinion publique suisse n’accepterait jamais que la Suisse en fasse autant. Dans l’état actuel ! Mais à terme ? Si des circonstances imprévisibles se produisaient et que cette décision était l’ultime possibilité de défendre l’indépendance du pays. Le réalisme imposerait de renoncer à un concept devenu inutile et contreproductif. Il faut se poser la question pratique : à quoi serviront nos nouveaux avions de combat ? Est-ce qu’ils doivent être utilisés uniquement dans l’espace aérien suisse ou peuvent-ils être intégrés dans la défense de l’Europe ?
Le réalisme politique imposerait que l’UE devienne un véritable Etat muni d’une diplomatie performante et d’une seule armée intégrée, capable d’imposer le respect de son territoire. Le monde est redevenu dangereux après trois quarts de siècle de paix. Staline posa un jour une question : « le Vatican, combien de divisions ?». Elle était idiote mais significative d’une mentalité bornée. L’Union soviétique fut finalement détruite par un pape polonais qui utilisa la seule arme de la vérité.
L’Europe libre et civilisée est maintenant engagée dans un combat similaire. La démocratie possède-t-elle une telle force morale qu’elle finira pas l’emporter ? Ou faut-il qu’elle se réarme ? La Suisse a-t-elle intérêt à se draper dans sa neutralité, son autonomie, sa mise à l’écart ? Ou faut-il qu’elle adhère de fait et non de droit à l’Otan ? Qu’est-il préférable, de subir le joug de Moscou ou la gouvernance de Bruxelles ?
Ces questions se posent même si on n’a que trop tendance à les éluder et à leur donner des réponses toutes faites.