Ce bon usage est évident, naturel, fondamental, prioritaire : l’enseignement sert à enseigner, c’est aussi simple que cela. S’il n’atteint pas cet objectif il ne remplit pas sa fonction. D’abord et surtout les banches fondamentales : français, mathématiques, allemand, histoire, sciences. Après viennent d’autres buts respectables comme socialiser, cultiver, éduquer. Une responsable du PS Vaudois m’a un jour fait une confidence en sens inverse : « Le but de l’enseignement obligatoire n’est pas de former, mais est d’abord de socialiser » Pour ne pas dire de formater. Quel est le résultat ?
En Suisse, 1 adulte sur 6 ne maîtrise pas les compétences en lecture et écriture attendues et demandées. Près de la moitié d’entre eux est née sur sol helvétique et a suivi l’école obligatoire. Le but élémentaire d’apprendre à lire et à écrire n’est pas atteint, sans doute surtout pour celles et ceux dont le milieu familial est défavorable.
Il y a pire à l’autre bout de l’échelle, pour les élèves doués dont les possibilités ne sont pas exploitées. A l’EPFL, en première année, 45% des étudiants obtiennent une moyenne inférieure à 3.5 à la fin du premier semestre. Ces étudiants doivent abandonner leur première année dans leur section respective afin de commencer la Mise À Niveau de l’EPFL (MAN) qui devient obligatoire. Réussir la MAN autorise à redoubler la première année dans sa section. En 2018, 42% des étudiants ont échoué à la MAN. A la fin des études, en moyenne 54% des étudiants obtiennent leur Bachelor. Et donc 46% n’arrivent pas à leurs fins parce qu’ils n’étaient pas correctement préparés.
Serait-ce la faute des étudiants étrangers à l’EPFL ? Pas du tout, c’est même le contraire. Ils y réussissent mieux que les Suisses, aussi invraisemblable que cela paraisse mais vrai. C’est le constat de la réponse du Conseil d’État vaudois à l’interpellation du député UDC Thierry Dubois, qui s’inquiétait du sort des étudiants suisses à l’EPFL. Dans le détail, 43% des détenteurs de la maturité fédérale ont réussi la première année. Un taux qui monte à 57% pour les étudiants ayant une formation antérieure française et à 61% pour les étudiants ayant une formation antérieure étrangère non-française. En d’autres mots, la maturité suisse n’est pas au niveau international. Or les Hautes Ecoles suisses doivent elles se mettre au niveau de la concurrence internationale si elles veulent, comme elles le doivent, pour assurer à l’économie un recrutement de niveau suffisant.
Comment est-ce possible ? Les collèges et les gymnases sont des bâtiments superbes, bien équipés, animés par un corps enseignant de haut niveau, compétent et engagé, convenablement rémunéré. Mais ce sont les exigences qui sont insuffisantes.
Cela ressort de mon expérience personnelle, des contacts avec de jeunes élèves à la dérive et plus tard des étudiants dont les meilleurs sortaient surtout de l’enseignement privé. Car il y a en Suisse deux réseaux d’enseignement, un pour les riches et un pour les autres. Ceci explique cela.
Les maîtres de l’enseignement sont formés par une institution spécialisée, la HEP Vaudoise. Première anomalie. Les maîtres sont formés en France directement pas les universités, parfaitement adéquates pour ce propos. Seconde anomalie : l’enseignement obligatoire vaudois secrète ses propres manuels comme s’il n’existait pas un vaste monde francophone où des éditeurs spécialisés fournissent un matériel pédagogique tout à fait adéquat, qui a de plus l’avantage d’établir une mesure du standard international.
Deux contacts personnels m’ont donné des points de repères sur ces pratiques locales. Au niveau de l’anecdote, elles sont insuffisantes pour émettre un diagnostic complet, mais elles ouvrent des perspectives problématiques.
Un ancien étudiant de l’EPFL muni d’un Master en sciences doit néanmoins suivre une formation en pédagogie à la HEP. Il me remet un cours polycopié dont l’agrément principal étaient une densité remarquable de fautes d’orthographes, parfaitement cohérentes avec un des buts du cours : minimiser l’importance de l’orthographe française parce qu’elle favorise les élèves provenant des classes les mieux éduquées de la population. Ce cours fut transmis à la Conseillère d’Etat en charge de l’enseignement, sans réaction de sa part. En revanche, je reçus un appel téléphonique du Groupe Impact (sept fonctionnaires !), en charge de la répression du harcèlement dans l’administration vaudoise. On me demandait de dénoncer l’étudiant qui m’avait remis ce cours, avec lequel apparemment je harcelais son auteur. Ce que je me refusais à faire, considérant que la fonction normale d’un député au Grand Conseil est de préserver ses sources. Fin de l’anecdote qui ouvre à chacun des perspectives sur la mentalité de certains fonctionnaires.
Seconde anecdote. L’administration me demanda d’évaluer le manuel pour les mathématiques des deux dernières années de l’enseignement obligatoire. Il était conçu avec beaucoup de soin mais déconnecté de la réalité de l’enseignement supérieur. Un chapitre sur la cryptographie, un chapitre sur le pavage, un chapitre sur l’établissement des décimales du nombre pi. Intéressant et amusant mais hors propos. Pas de cours de trigonométrie. Des résultats de géométrie sans démonstration. Des problèmes d’algèbre sans formule de résolution. La déroute d’un étudiant en première année de l’EPFL devenait compréhensible.
La question fondamentale est celle de l’enseignement obligatoire réparti en 26 systèmes cantonaux. Cela engendre beaucoup de disparités et de confusions. Nous ne sommes plus à l’époque où l’école primaire venait de naître et réussissait à apprendre vraiment à lire et à écrire. Les exigences de la formation ont augmenté depuis. Elles postulent que l’enseignement soit normalisé dans toute la Confédération. Pour l’instant des instances inter cantonales s’en occupent. Sont-elles adéquates pour relever le niveau des études et établir un programme commun ? On peut en douter au vu des faits.
Autre remarque. L’enseignement public malgré ses mérites indiscutables souffre d’un manque de concurrence. Dans de nombreux pays, l’enseignement privé est subventionné pourvu qu’il réponde à certains critères et l’accès en est gratuit. Serait-ce un sacrilège de proposer ici et maintenant la même règle? Ou bien le but, secret, inavoué, subliminal, inconscient de l’enseignement public serait-il de ne pas trop promouvoir la formation du peuple pour le maintenir en subordination?