Nous avons touché ce point d’incertitude de l’Histoire, où le peuple le plus puissant de la Terre, celui qui peut la détruire par le feu nucléaire, celui qui peut la ruiner par l’extravagance de sa Bourse, celui qui peut la rendre inhabitable par l’émission de gaz de serre, celui qui a le plus de morts par l’épidémie, pendant quatre longues années s’est donné comme chef un bouffon. Donald Trump a tenu ce rôle avec brio en multipliant les plaisanteries douteuses, les mensonges avérés, les dénis de réalités. Il a coupé son pays de l’Organisation mondiale de la Santé et a rompu l’Accord de Paris sur le climat. Il a attisé la méfiance et la haine dans son propre pays au point qu’un quart des citoyens croient toujours que c’est lui qui vient d’être réélu et que le président actuel est un imposteur. En fin de mandat, il a lancé des émeutiers à l’assaut du parlement en causant plusieurs morts et un dommage irréparable dans la réputation de la plus grande démocratie au monde.
S’il fallait parier entre la subversion et la déraison, il vaut la peine de miser sur la dernière. Donald Trump tenait tellement au pouvoir, même pour n’en faire qu’un usage fou, qu’il s’est imaginé, comme un adolescent autiste, qu’il était vraiment l’élu. Il ne faisait pas le fou, il l’était. Fort probablement, il ignorait tout des dossiers qu’il devait trancher parce qu’il n’avait pas la capacité de les étudier et qu’il n’en prenait pas le temps. Or, voici quatre ans, il avait été régulièrement élu par le peuple américain, parce qu’une grosse minorité celui-ci s’est reconnue en lui : inculte, ignorante du monde extérieur, ruminant de vieilles inimitiés à l’égard de tous ceux qui ne sont pas blancs, baptisés, américanophones, hétérosexuels.
On ne peut se désintéresser de cet apparent incident de l’Histoire, car il déborde les frontières des Etats-Unis. Johnson et Bolsonaro ont suivi l’exemple de Trump en niant l’existence de l’épidémie jusqu’à ce qu’elle atteigne dans leur pays un niveau catastrophique. Duda en Pologne et Orban en Hongrie sont des saboteurs de démocratie tandis que Poutine et Loukatchenko s’en moquent effrontément. La dictature est une coutume bien implantée en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Et tous ces autocrates propagent la déraison : l’un veut interdire l’avortement, l’autre veut accroître son territoire, un tel procède à un génocide silencieux, la plupart ne voient dans la religion qu’une sacralisation de leur pouvoir et une occasion de brimer les minorités. Or, s’ils se maintiennent au pouvoir, c’est qu’une fraction importante de la population les supporte, les encourage, s’y complait. Comme Trump ce sont des adolescents prolongés, infantilisant leurs peuples qui ne demandent pas mieux.
Question impertinente : la Suisse est-elle exempte de cette épidémie de déraison ? On a envie de répondre par un oui massif, tant il est désagréable de concéder le Mal dans son environnement immédiat. Mais n’est-ce pas une arrogance nationaliste, un aveuglement inévitable, une glorification automatique de soi-même ? On se gardera donc bien de répondre formellement à ces questions, car toute réponse explicite ouvrirait un débat parfaitement irrationnel entre des partisans farouchement opposés : féministes et machistes, bigots de toutes espèces les uns contre les autres, partisans de l’UE et adversaires, libre-échangistes et étatistes, mondialistes et nationalistes.
L’intitulé de ce blog évoque une chronique politique sans parti pris. Cette posture entraîne des commentaires, qui sont toujours de parti pris et qui reprochent au blog de ne pas en avoir ou de l’insinuer sans l’avouer. Ces commentaires sont systématiquement publiés , hormis attaques personnelles, afin de donner une perspective de ce que l’opinion publique ressent. Face à une crise sanitaire qui enclenche une crise économique et sociale, le seul parti pris du blog est d’appeler à la raison. Le plus souvent les commentaires appellent à la déraison, nient les faits avérés, soupçonnent les contradicteurs des mobiles les plus bas, s’ingénient à impliquer l’auteur du blog plutôt que de s’en tenir au sujet du débat.
Faire face à la crise signifie remettre en route, éventuellement réorienter, non seulement une système sanitaire défaillant mais aussi une économie ébranlée et des institutions politiques désuètes. C’est une tâche très difficile qui exige au minimum un strict respect de la réalité investiguée avec la plus grande rigueur. C’est l’équivalent du dépannage d’une machine qui péclote. Cela ne peut se faire dans la confusion, la controverse, les disputes. C’est se conformer strictement à la raison la plus exigeante. C’est parfois pénible parce qu’il faut abandonner des préjugés bien enracinés.
Là où existe un consensus scientifique, il doit prévaloir sur toute autre considération, pourvu qu’il envisage toutes les facettes de la crise. Il faut arbitrer entre la santé (y compris la mort), la survie des entreprises, l’appauvrissement des plus précaires, la nécessité des relations sociales, l’équilibre psychologique, l’adhésion de la population. Cela ne se résout pas par le recours aux yaka, yakapa, ifaudrait, isuffi. Il faut sortir du contexte de la cours de récréation de la petite école et passer enfin à l’âge adulte, celui où l’on cesse de vivre dans un monde imaginaire, à la fois si déraisonnable et si rassurant, celui des enfants prolongés, façon Trump, Johnson, Bolsonaro.