Une fiction.
La gestion de la pandémie de coronavirus par la Suisse en 2020 a été considérée par les historiens de XXIe siècle comme un cas d’école reflétant la conjonction d’une excellence scientifique et d’un pouvoir politique prévoyant. Il faut dire que le pays s’était préparé de longue date, alerté qu’il l’avait été par l’épidémie de SRAS de 2002.
Le groupe de travail chargé de mettre sur pied le premier plan suisse de lutte contre les pandémies avait notamment insisté sur les questions matérielles en 1990. Il prévoyait en effet la constitution obligatoire de stocks de masques et de combinaisons de protection. En juin 2017, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique (OFAE) constata que le stock de masques n’est fourni qu’à 70% de la norme prévue. Il y eut un moment de flottement, certains cercles de l’administration penchant pour confier la charge aux cantons et aux hôpitaux. Le Conseil fédéral est intervenu et a confirmé que c’était bien à l’OFAE d’en être responsable.
En 2018, une expertise du Pr Thomas Zeltner, ancien directeur de l’Office fédéral de la santé publique, montrait que le Service sanitaire coordonné était mal organisé. La répartition des compétences entre la Confédération et les Cantons n’était pas du tout claire mais elle fut précisée à cette occasion. En 2018 encore, après plusieurs années de travaux, un plan de lutte contre une pandémie de grippe en Suisse a été publié et mis en œuvre. Tout cela était dispersé à l’époque, réparti entre l’Office fédéral de la santé publique, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique du pays, les directeurs cantonaux de la santé, la pharmacie de l’armée, le Service médical coordonné, les hôpitaux. Tout le monde avait une certaine responsabilité, mais personne n’était responsable de l’ensemble. Le Conseil fédéral remis de l’ordre et précisa les responsables des diverses fonction.
Pour les 12 premières semaines d’une vague pandémique, on estima qu’il faudrait 745 000 masques de protection dans les établissements stationnaires pour protéger le personnel ayant des contacts avec les patients. Comme le personnel médical, notamment dans les hôpitaux, aura des contacts étroits avec les malades contagieux, il lui faudra des masques de protection FFP2 ou FFP3.
Comme la Suisse ne produisait plus ces masques à l’époque qui étaient surtout produits dans l’espace asiatique, il fallait s’attendre, lors d’une crise, à ce que l’on ne puisse guère en importer plus. Dès lors, toujours à l’initiative du Conseil fédéral, les mesures furent prises pour relancer la production en Suisse. Il en fut de même pour tout le matériel de protection et pour les médicaments nécessaires dans un cas d’urgence.
La filière taïwanaise
Sachant que l’origine de ces épidémies se situe surtout en Chine, le Conseil fédéral avait pris une précaution supplémentaire en chargeant le Bureau de Représentation de Suisse à Taipei, Taïwan, d’une fonction très spéciale de monitoring de la situation sanitaire de la région. Rappelons que la Suisse fut la première à reconnaître le gouvernement communiste de la Chine le 17 janvier 1950. Comme ce gouvernement a revendiqué depuis Taïwan comme une province chinoise, il n’est pas possible d’avoir des relations diplomatiques avec les deux pays de fait. Néanmoins la Suisse a établi sous le nom de bureau de Représentation ce qui est en réalité une ambassade disposant des moyens les plus adéquats pour recueillir toute information pertinente sur la Chine continentale, car il ne fallait pas compter sur la transmission interne dans une dictature.
Ces renseignements, comme il est d’usage en diplomatie, se recueillent par le biais de relations personnelles. L’attaché médial suisse à Taïwan avait entretenu des relations étroites avec le docteur Gao Fu, directeur du centre chinois (continental) de contrôle des maladies infectieuses. Le 30 décembre 2019, celui-ci fut alerté par des médecins de Wuhan de l’apparition d’un virus ressemblant dans ses effets au SRAS.
La représentation suisse eut donc le privilège d’être la première informée en même temps que le gouvernement taïwanais. L’alerte fut transmis à Berne dès le lendemain et le Conseil fédéral se mit en ordre de bataille. Ignazio Cassis, seul médecin du CF, ancien médecin cantonal du Tessin, fut chargé de coordonner l’action. Lorsque le 31 janvier les premiers cas apparaissent en Lombardie, le CF, préparé à cette occurrence ferma la frontière même aux frontaliers, hormis ceux travaillant dans le secteur médical, qui furent hébergés dans des hôtels régionaux. Il en fut de même avec la France le 25 février après les premiers cas en Alsace.
Entretemps, la Suisse avait calqué ses mesures sur la stratégie de Taïwan. Dès le début de janvier les relations aériennes avec la Chine sont totalement interrompues. Une distribution de masques à la population est entreprise. Les hôpitaux prévoient des lits supplémentaires dans les services de soins intensif. Les manifestations rassemblant de nombreux participants sont interdites : cinémas, théâtres, concerts, opéras, stades. Églises interrompent provisoirement leurs activités. En revanche les entreprise et les commerces continuent à fonctionner et le chômage n’augmente pas. Les entreprises qui fabriquent des masques augmentent leur production pour faire face à la demande.
Une centaine d’autres mesures dans les domaines de la santé, de l’économie et de la communication furent prises. Le dépistage par drive s’installe et plusieurs centaines de milliers de tests sont réalisés par semaine. Les cas détectés sont mis en quarantaine ainsi que les personnes qui ont été en contact. Le port du masque devint la règle dans l’espace public, d’abord par suite d’un mouvement spontané, pour être finalement rendu obligatoire. Les amendes pour infraction vis-à-vis des règles de quarantaine sont également annoncées, ainsi que celles pénalisant les commerces augmentant le prix des matériels médicaux de protection. Grâce à ces mesures le confinement est limité aux personnes qui ne sont pas nécessaires dans le monde du travail.
Le résultat au rendez-vous
Le bilan fin avril 2020 s’est établi à 120 cas et 2 morts, en ligne avec les résultats de Taïwan, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Jamais l’activité économique ne s’est ralentie et la Suisse a même gagné des marchés dans les pays les plus affectés comme la France, l’Espagne et l’Italie, totalement paralysé. Historiquement, la Suisse n’aurait pas survécu si elle n’avait pas été organisée selon un modèle fédéral. Mais dans les situations de crise, un leadership central temporaire était indispensable. Lors de la crise bancaire de 2008, trois ou quatre personnes avaient géré les choses très vite, au départ sans l’ensemble du Conseil fédéral et sans le parlement. Notre société du risque exige une structure de gestion nationale claire face à la mondialisation, à la fois temporaire et rapide. Telle fut la leçon que la Suisse fédérale avait apprise dès 2008 et qu’elle appliqua de façon exemplaire en 2020.
La réalité
Le texte qui précède est ce que l’on appelle une uchronie, un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé. Par exemple que serait l’Europe si la bataille de Waterloo avait été gagnée par Napoléon, ce qui a failli se produire si le maréchal Grouchy n’avait pas commis une erreur fatale. Le but est de découvrir la ou les causes d’un échec historique lourd.
La gestion de crise du Conseil fédéral a été bonne, mais en amont, la préparation à une éventuelle pandémie et à la crise en découlant a été négligée de façon irresponsable. En prétendant pendant deux mois que les masques ne servaient à rien pour la population, Alain Berset et Daniel Koch ont dissimulé ce manque de préparation.
A la date d’aujourd’hui le bilan réel est de 29 407 cas et 1716 morts, soit mille fois plus que dans l’uchronie. Et une dette publique qui a enflé au-delà de toute proportion, et de nombreuses faillites de petites entreprises. Et des années pour réparer les dégâts.