Les Américains

La peur absurde de la publication du rapport sur la torture

000_TS-Was8887985Mardi, la Commission du renseignement du Sénat américain a fini par publier un rapport de quelque 500 pages qui résume une enquête bien plus volumineuse de 6000 pages menée sur la base d'environ six millions de documents. Peu avant la publication du rapport ultra-sensible, plusieurs voix républicaines et même le secrétaire d'Etat John Kerry ont jugé le moment inopportun pour diffuser un tel document d'investigation. Ils ont mis en garde contre des réactions violentes aux conclusions du rapport à l'étranger, là où les intérêts américains pourraient être menacés. 

La requête de ces derniers a un côté absurde. L'Amérique, qui a appliqué des techniques d'interrogatoire musclé pendant plusieurs années dans des prisons secrètes de la CIA, devrait avoir peur d'un rapport qui met enfin au jour des pratiques dont on avait déjà vaguement connaissance, mais dont la CIA et les responsables de l'administration Bush se sont évertués à nier l'ampleur. C'est un peu, comme dirait Hegel, marcher sur la tête. Si les Etats-Unis doivent avoir peur de quelque chose, c'est de leur passé récent, du fait que la démocratie américaine s'est permis de bafouer ses propres lois fondamentales et ses propres principes ainsi que le droit international.

Pourquoi les Etats-Unis devraient-ils avoir peur d'un rapport qui dit la vérité crue sur un chapitre de leur histoire que beaucoup aimeraient déjà enterrer? Peur de dire la vérité à la face du monde de crainte de voir l'Amérique comparée aux pratiques abominables des djihadistes de l'Etat islamique qui ont eux aussi pratiqué la simulation de noyade?

Non, ce n'est pas un rapport de 500 pages, ni de 6000 pages qui menace la sécurité des Etats-Unis. C'est le refus de traduire en justice les responsables de l'administration Bush et de la CIA qui ont contribué à ce désastre moral. C'est aussi le maintien de la prison de Guantanamo où une majorité des 136 détenus restants n'ont aucune charge contre eux, mais croupissent dans un vide juridique effrayant. Car comme le dit le président Barack Obama, "ce n'est pas nous, ce n'est pas qui nous sommes."

Dianne Feinstein (photo Saul Loeb/AFP), présidente de la Commission du renseignement du Sénat n'a, elle, pas eu peur. Pourtant accusée d'être trop proche de la communauté des renseignements qu'elle défendrait trop alors qu'elle est censée la surveiller au nom des Américains, la démocrate de Californie a jugé esseniel, dans une vision historique des Etats-Unis, de publier des vérités qui dérangent. Dans le Washington Post, la chroniqueuse Ruth Marcus ne dit pas le contraire. Elle relève qu'en lisant le rapport, on ne peut que ressentir de "l'horreur et de la honte". La publication du rapport n'effacera peut-être pas la souillure de ce chapitre dans l'histoire des Etats-Unis, mais elle pourra en diminuer l'ampleur, estime-t-elle.

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