L’histoire inconnue d’une dynastie genevoise maintenant publiée. Les Chenevière

Lorsqu’un livre d’histoire portant sur un passé encore inconnu est publié, c’est une porte de notre inconscient collectif que l’on ouvre!  Peut-être est-ce le cas avec cette nouvelle publication? C’est, quoi qu’il en soit, à une démarche de quasi archéologie historique que je me suis attaché au cours de ces trois dernières années en arpentant des territoires d’encre et de papiers encore inexplorés jusqu’à présent.

Artisans, bourgeois, militaires, citoyens, pasteurs, banquiers, conseiller d’État, écrivains : l’histoire de la famille Chenevière est en l’occurrence une saga genevoise de plus de quatre cents ans ; une lignée qui vint s’établir dans la Cité de Calvin au crépuscule du XVIème siècle. Comme pour bien d’autres familles de la vieille Genève, l’épopée Chenevière s’inscrit dans les grands événements du passé de la cité, dans ses guerres et ses révolutions, dans ses succès et ses mutations, dans ses équilibres financiers et ses gloires intellectuelles.

Un voile a pourtant été jeté sur ce passé, obscurcissant les mémoires jusqu’à l’oubli. La rivalité qui opposa plusieurs membres de cette famille à James Fazy et ses partisans au cours de la seconde partie du XIXème siècle en fut sans doute l’une des causes principales.

« L’élection, en plein coeur de l’été 1864 avait effectivement fait l’effet d’une bombe. James Fazy, après avoir été battu l’année précédente par Jacques Fol-Bry, était à nouveau vaincu par Arthur Chenevière. Ce dernier était donné gagnant par 337 voix ! La faiblesse de l’écart enflamma les esprits des Radicaux les plus acharnés, et leurs membres qui avaient la main sur la commission électorale ne tardèrent pas à déclarer dès le lendemain le scrutin invalide en alléguant des fraudes. Des placards, bientôt, ornèrent les murs de la ville appelant à se mobiliser.

L’accusation était de trop. Ce dernier outrage, jugé abusif, voire tyrannique, fut considéré comme une déclaration de guerre par les indépendants qui entrèrent en insurrection. L’émeute gagna de nombreuses rues de la cité, suffisamment effrayante pour que Élie Ducommun, le futur Prix Nobel de la paix, alors chancelier de l’État de Genève, se décide à télégraphier d’urgence au Conseil fédéral. L’alerte était ainsi donnée à 13h10 de ce 22 août 1864. Il était trop tard. Les deux clans politiques étaient présents au même moment dans la rue, les indépendants investissant l’arsenal et prenant à partie les Conseillers d’État, menèrent les Radicaux à sortir les armes. Une fusillade éclata sur le coup des 16h30, du côté de Chantepoulet, faisant plusieurs morts dans un cortège conservateur.

Apprenant les événements, les autorités fédérales réagirent immédiatement, ce d’autant plus que ce même jour, la première Convention de Genève portant sur l’amélioration du sort des blessés et des malades dans les forces armées en campagne était signée par seize États dans l’Hôtel de Ville. Une simultanéité incroyable et l’on ne peut que se demander quel fut le bruit qui régnait dans la salle où les plénipotentiaires, interloqués, se réunissaient alors qu’à quelques mètres faisait rage une émeute. Le conseiller fédéral vaudois Constant Fornerod, alors en charge du Département militaire fédéral, était nommé commissaire pour Genève et, le 23 août, un jour après les émeutes, des troupes fédérales investissaient Genève et ramenaient l’ordre ». Voilà l’un des nombreux événements qui ont ponctué le destin de cette famille.

En faire l’histoire aura été un véritable plaisir tant les archives, documents photographiques, correspondances et autres artefacts de ces temps parfois lointains ont été nombreux. Car, comme en 1864, la mobilisation a été générale dans les différentes branches de cette famille alliée à une grande majorité des anciennes dynasties patriciennes de la Cité de Calvin, nombre d’entre elles venant y contribuer en ouvrant des archives le plus souvent jamais consultées puisque privées.

 

Accueillie par Fernand Chenevière, alors à la tête de l’Arrondissement territorial de Genève, la délégation soviétique, constituée du général Alexandre Ivanovitch Vicariev, du colonel Novikov et de quatre officiers, franchissait la frontière genevoise du Petit-Saconnex le 27 juillet 1945 pour venir enquêter sur le sort des internés militaires russes en Suisse [Arch. privées]

 

Christophe Vuilleumier, Les Chenevière. Une famille genevoise (1582-2021). Préface d’Ivan Pictet, 240 pages, Slatkine, Genève, 2021

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

3 réponses à “L’histoire inconnue d’une dynastie genevoise maintenant publiée. Les Chenevière

  1. Quand j’étais enfant j’ai connu Jacques Chenevière, l’écrivain, qui avait aussi été membre du CICR. C’était un ami de mes grands parents – un original plutôt. Pas spécialement sympathique mais très cultivé. Je crois que certains de ses romans mériteraient d’être redécouverts. Je connais le titre de l’un d’entre eux: “Valet dame roi”. Joli titre, non ?

    Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître.

    Est-ce que vous parlez de Jacques Chenevière dans votre livre?

    1. Oui, en effet, tout un passage est consacré à Jacques Chenevière; un personnage passionnant, un voyageur acharné, un bon photographe, un écrivain au centre d’un cercle intellectuel de portée internationale, et l’une des chevilles ouvrières de la Croix rouge!

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