L’histoire au pluriel

L’histoire très profonde du Ranz des vaches ou Lyoba

Ranz des vaches, Serge Kurschat

Journal le Temps

Selon le Littré, le terme ranz des vaches, qualifie des airs suisses ayant un caractère particulier, que les bergers et les bouviers jouent sur leur cornemuse en gardant leurs troupeaux dans les montagnes et qui se répercutent de montagnes en montagnes par le phénomène d’écho.

 

Ce chant traditionnel n’est pas d’origine gruérienne, ni même fribourgeoise. C’est est en effet dans une chanson zurichoise datant de 1531, que le mot Kuoreien (Kuhreihen signifie Ranz des vaches) est mentionné pour la première fois. Dans un ouvrage allemand de 1545, on trouve également un air intitulé Appenzeller Kureien Lobe Lobe. Quand on parle du Ranz des vaches, on pense Fribourg, toutefois c’est un chant plus ancien que la version gruérienne, que l’on connaît en suisse alémanique et il y a des ranz des vaches appenzellois et bernois plus anciens que celui de Fribourg.

Ce chant dont la mélodie est empreinte de nostalgie, est dénoté par Jean-Jacques Rousseau en 1767, qui écrit à son propos :

Cet Air fi chéri des Suiffes qu’il fut défendu fous peine de mort de le jouer dans leurs Troupes, parce qu’il faifoit fondre en larmes, deferter ou mourir ceux qui l’entendoient, tant il excitoit en eux l’ardent defir de revoir leur pays[1].

Les mercenaires suisses, les meilleurs soldats de Louis XIV (1638-1715), dit le « Roi-Soleil », présentaient les symptômes d’un mal étrange et désertaient les champs de bataille pour aller rejoindre leur famille quand ils entendaient cette ode. Aussi, le soldat qui jouait ou chantait ce chant était passible de la peine de mort.

C’est en 1688, que Johannes Hofer, un jeune étudiant de la faculté de médecine de Bâle, décrivit pour la première fois une maladie proche de la mélancolie, dont les symptômes étaient fièvre, pouls irrégulier, langueur et maux de ventre. Hofer baptisa cette maladie nostalgia, ou « mal du pays » (Heimweh) qui frappait seulement les mercenaires suisses, qui avaient quitté leurs alpages pour se mettre au service d’une puissance étrangère. C’est à ce moment que l’on situe l’origine du mot nostalgie.

Si le Ranz des vaches est devenu un véritable archétype gruérien, c’est grâce à un vaudois, le pasteur Bridel qui publie en 1813, la partition et les paroles en patois et en français, du chant. L’abbé Joseph Bovet publie le Ranz des vaches en 1911, sous le titre Les armaillis des Colombettes. Le compositeur fribourgeois en a proposé une version harmonisée, largement diffusée tout au long du XXe siècle.

Repris dans les grandes fêtes populaires, il est associé à la Fête des Vignerons de Vevey dès 1819.

Lors de la Fête des vignerons de Vevey en 1977, Bernard Romanens, celui que l’on surnommait le ténor de Marsens, se fait connaître lors de son interprétation du Ranz des vaches. Il devient alors la représentation personnifiée du paysan suisse d’alpage.

 

Bernard Romanens – Ranz des vaches (1977)

 

[1] Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de Musique, Chez la veuve Duchesne, Libraire, rue D. Jacques, au temple du Goût, 1768, pp. 1-2.

PHOTO : DR

Sources et références :

Gustave Adolphe Kölla (Hg.), Schweizer Liederbuch. Sammlung der schönsten Volks-, Berg- und Vaterlandslieder der deutschen, französischen und romanischen Schweiz. 3. Aufl., Zürich/Leipzig 1892.

Guy S. Mettraux [sic], Anne Philipona; iconographie réunie par Isabelle Arn et Manuel Dupertuis, Le ranz des vaches: du chant des bergers à l’hymne patriotique. Ed. Ides et Calendes, Neuchâtel 2019. Réédition revue et augmentée de l’ouvrage de Guy S. Metraux paru en 1998.

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