La Suisse et le monde

Elections du 18 octobre Virage à droite. Mais encore ?

 

Oui le virage à droite se dessine clairement. D’une droite dont on attend de voir comment la conception nationaliste-protectionniste des uns va s’accorder avec la conception néolibérale des autres. Mais encore ?

 

Tout d’abord, une impression de campagne sans vraie campagne. Pour l’essentiel, elle a été centrée sur les personnes, sur la promotion de marques et de slogans. Peu de prise de risque, évitons les sujets qui fâchent. Peu de confrontations, de débats. Débat sur l’immigration, ses limites, mais son apport aussi ? Débat sur l’énergie ou l’économie verte, où quelques voix au Parlement vont faire la différence? Débat sur l’âge de la retraite, les caisses maladie, les infrastructures de transport ? Sur le rôle de l’argent en politique, l’indépendance par rapport aux lobbies ? Ils n’ont pas vraiment eu lieu. Mais les non-dits s’inviteront tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, dans nos agendas.

 

Si, il y a un parti qui ose la confrontation, c’est la faussement nommée UDC. Il a fallu le coup de gueule d’Ada Marra pour dénoncer la différence suggérée entre «vrais» Suisses et Suisses naturalisés, étape de plus d’un programme de division systématique, obsessionnelle, mis en œuvre avec méthode depuis 20 ans. Et qui vise à instiller dans nos esprits, dans nos tripes, que le l'enjeu le plus important pour nous est de faire une claire séparation entre la «vraie» Suisse, le bien, et l’étranger, le mal. En totale négation de ce que nous sommes. L’histoire suisse, que l’UDC réduit à quelques raccourcis à sa convenance, montre au contraire que la Suisse est la gestion des différences.

 

Le résultat est à l’image de la campagne. Mais plus profondément, reste l’impression de trois paradoxes.

 

Tout d’abord, le paradoxe de l’identité suisse, évoqué ci-dessus : plus nous dépendons de l’extérieur – tourisme, échanges économiques, matières premières, moins, semble-t-il nous voulons le savoir. Profitons de notre situation et que le monde aille au diable, de toute manière il n’y en a point comme nous. Mais le monde vient à nous, nous ne pouvons pas y échapper. Il est grave de laisser un seul parti, l’UDC, définir ce qu’est la Suisse, faire main basse sur notre identité. Sachant que la Suisse est un Etat de volonté, la question est posée aux autres partis: quelle vision de l’identité suisse avez-vous ? La réponse doit être au centre d’un travail de reconquête, de refondation de ce qui nous lie, de ce qui nous tient à cœur.

 

Puis, le paradoxe de l’engagement citoyen : il n’y a jamais eu autant de partis, autant le choix. Mais la participation n’a pas progressé pour autant. Question à tous les partis : n’y a-t-il pas trop de partis par rapport aux options existant en réalité ? Si au lieu de fonder constamment de nouveaux partis, on mettait ces ressources dans la sensibilisation des abstentionnistes ? Là aussi un travail de refondation est à entreprendre, pour que les options politiques que les partis traduisent ressemblent à ce que le citoyen, la citoyenne peuvent réellement ressentir comme pertinent pour leur avenir.

 

Enfin, le paradoxe de la faiblesse des partis porteurs d’un changement de paradigme social. A en juger par le hit parade des libraires et des médias, de Piketty à feu Hessel, de Ziegler à Klein, la dénonciation des dérives environnementales et sociales de l’économie mondialisée fait un tabac. Parlez du consumérisme, des victimes de la compétition, de la COP 21, de la domination des finances sur l’économie réelle, et vous êtes au cœur des intérêts du public. Invitez Pierre Rabhi ou Mathieu Ricard: quelle que soit la dimension de la salle, elle n’arrivera pas à contenir la foule. Mais les partis par lesquels pourrait passer ce changement, qui s’y reconnaissent, la gauche et les verts, n’en recueillent, semble-t-il, pas une miette. Comme si l’élection et la manière de penser notre avenir n’avaient rien à voir. Question: comment combler ce fossé entre une prise de conscience qui se développe, un malaise largement partagé, et une apparente indifférence aux candidat-e-s qui s’y reconnaissent? Sommes-nous entrés dans une ère – la société du spectacle – où la parole et les actes n’ont définitivement plus rien à voir ? Ce serait alors la première déconnection à réparer.

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