La Suisse et le monde

Négocier un nouveau modèle de développement

Depuis plusieurs années, en fait depuis bien une quinzaine d’années, tout se passe comme si le modèle économique hérité des «30 Glorieuses» était parvenu au bout de sa logique:

·       Persistance du chômage dans les pays industrialisés.

·       Marginalisation et exclusion d’une part croissante de la population : ni ces personnes, ni la société ne trouvent les clés d’une utilité pour tous.

·       Dominance de l’économie spéculative sur l’économie réelle.

·       Fragilisation des paramètres écologiques : pollution des eaux et du sol, empoisonnement par des multitudes de micropolluants s’accumulant dans le vivant, déboisement, réduction de la biodiversité et de la productivité des océans, changement climatique…

·       Fuite en avant dans l’accumulation matérielle selon le modèle du «consumérisme inégalitaire».

·       Absence d’alternative au choix entre stagnation et augmentation des inégalités, ou croissance matérielle et destruction des bases naturelles d'existence.

Ce modèle est certes contesté depuis les années 60 (mouvement de la «contre-culture») puis 70 (premières interrogations, à la suite du célèbre rapport du MIT «Halte à la croissance ?»). Des notions comme le développement durable («un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs») tentent depuis bientôt trente ans d’infléchir le cours des choses.

A ce jour, toutefois, les efforts entrepris ne parviennent pas à renverser la tendance. Car il y a erreur de programmation : l’idéologie de la «main invisible», à la base de nos sociétés, selon laquelle la poursuite par chacun de son intérêt individuel donne automatiquement l’équilibre collectif, se révèle une illusion ; le chemin du bien commun ne sera pas pris «tout seul». Où en est-on aujourd’hui ?

D’une part, force est de constater que ce périlleux modèle dominant est aujourd’hui devenu la référence globale ; tout en en connaissant les imperfections et ses dangers de rupture écologique et sociale, quasiment tous les pays du monde le prennent comme la perspective réaliste et désirable («pensée unique du Développement»). Il est simple, séduisant, permet aux investisseurs de s’enrichir rapidement et à une classe moyenne de briller avec le clinquant d’une consommation enfin accessible. Gandhi, le prophète de l’autosuffisance, s’est réfugié au Bhutan, un des rares lieux où le Bonheur national brut vaut officiellement plus que le PIB !

D’autre part, encore minoritairement, mais partout dans le monde, d’autres aspirations se font jour; la pensée unique ne fait plus l’unanimité.

Depuis les Appellations d’origine protégées (AOP) et l’agro-écologie – aujourd’hui considérée par les plus hautes instances scientifiques et internationales (voir la belle synthèse laissée par le rapporteur des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter) comme la seule possibilité de concilier maintien de la fertilité du sol et productivité agricole – jusqu’au mouvement altermondialiste, un vaste secteur de la société civile s’affirme. Le consumérisme comme objectif majeur est remis à sa place par des références d’un autre ordre, qu’elles soient illustrées par le mouvement paysan Via Campesina qui remet en selle la figure de Panchamama comme la Tère-mère à traiter avec respect jusqu’à l’écospiritualité d’un Pierre Rabbhi. Le Dalaï-Lama avec sa profondeur décomplexée n’est pas loin…

Oui il y a un vaste «malaise dans la civilisation» et il est temps de donner à la fois un sens clair à ce qui se passe sur le terrain et à renégocier globalement un nouveau modèle de développement.

Un sens clair à ce qui se passe sur le terrain : ce sens peut être exprimé par la notion de «relocalisation solidaire». Il s’agit de retrouver une capacité d’autonomie, base de toute liberté personnelle et de prise de responsabilité : auto-production énergétique, autonomie agro-alimentaire, circuits courts et équitables, relations équilibrées avec l’extérieur conçues comme des séries de cercles concentriques. De plus en plus la transition énergétique, par exemple, doit être vue  d’abord comme un mouvement d’auto-production, matérialisé par des prototypes comme les maisons dites positives. Au statut souvent frustrant de locataire (qui passe sa vie à verser des montants conséquents sur le compte d’un autre, au lieu de rembourser ses propres emprunts) il est temps d’opposer la forme coopérative d’appropriation.

Mais ce qui se passe sur le terrain n’aura pas de force suffisante s’il n’y répond pas une politique publique d’une part, un mouvement «top-down» dans la régulation économique d’autre part. C’est là que les cadrages proposées sous le terme de développement durable prennent tout leur sens. Modifier «radicalement« nos façons de produire et de consommer comme retenu au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg en 2002 passe par une stratégie de transition clairement assumée.

Dans ce contexte, de nouvelles définitions de la qualité (sur les plans de la santé, de la protection de l’environnement, du travailleur, du producteur) s’accompagnent de modèles économiques veillant à maintenir les revenus et les emplois. C’est là le rôle de labels tels que MSC (pêche durable) ou FSC (gestion forestière durable), énergétiques ou du bâtiment, agro-alimentaires ou pour la mobilité, de montrer aux consommateurs la voie d’une option vers la durabilité et de gagner des parts de marché, jusqu’à devenir le standard de tous.

Car la vocation des alternatives (dans lesquelles il ne faut pas oublier l’économie sociale et solidaire) n’est pas de rester confiné aux happy few qui en font le choix, mais de démontrer la faisabilité de leur application large pour former l’économie de demain. Et dans tous les domaines économiques, on trouve désormais des biens et services conformes aux exigences de la durabilité.

Mais cette offre ne trouve pas toujours preneur. L’offre de «courant vert» de nos producteurs d’électricité plafonne à 10% des clients. Le bio de même, tout comme les produits de proximité ou du commerce équitable. Tiens, à peu près l’électorat du parti vert … Bottom-up et top-down doivent donc converger, et la généralisation des bonnes pratiques est également l’affaire des options des pouvoirs publics et des impératifs légaux: Des pratiques financières éthiques. Des standards énergétiques forts. Des orientations différentes à la politique agricole (où les critères des subventionnements changent peu à peu). Une autre orientation de la mobilité. De nouvelles lois sociales et environnementales au niveau territorial le plus large. Une taxe mondiale sur le CO2

Face à cela, les dirigeants économiques et politiques spéculent encore essentiellement sur un «retour de la croissance», qui arrangerait tout comme par automatisme. Alors qu’ils savent en leur for intérieur que cette «croissance» mange en permanence ses bienfaits, est telle un mirage dans le désert qui s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. Sans parler de ses effets destructeurs sur ce qui nous fait vivre sur cette Terre : la capacité de la nature à produire des ressources et à digérer nos rejets. Il est vraiment temps de changer.

La dernière grande réforme du modèle économique a été le fordisme, base du New Deal des années 30 américaines, puis des 30 Glorieuses européennes. C’est ce modèle que le plan Marshall a importé dans la vieille Europe à reconstruire : faire de la classe des salariés des consommateurs; rendre accessible à tous les biens autrefois signes de richesse : radio, voiture, machine à laver, téléviseur, cuisinière électrique ou au gaz; s’économiser par la croissance du gâteau les difficultés de sa redistribution…

Il ne s’agit pas de revenir sur ces acquis, au contraire. Mais il s’agit de voir comment nous pouvons continuer notre route. Car ce modèle s’épuise (et nous épuise). Il s’agit d’imaginer un autre paradigme qui respecte l’humain et la nature, qui prend en compte la nature limitée du monde, qui parte de la satisfaction des besoins de base et se libère de l’obsolescence et de la futilité programmées.

On ne cesse lors de tous les colloques de célébrer l’innovation. Et si cette incantation devenait constructive et mobilisatrice autour d’un projet concret, chiffré, de transition vers un nouveau modèle économique ? Inventer le fordisme a été le génie de l’Amérique des années 30. En sortir doit être le génie de l’humanité des années 2015. Pour peu qu’elle veuille rester maîtresse de ses conditions d’existence.

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