La Suisse et le monde

L’Europe au défi de la Grèce

Un drame en trois actes dont le dénouement reste incertain…

Premier acte:
Un Etat aux comptes trafiqués, qui ne fait payer d’impôts ni à ses armateurs, ni à son Eglise, ni à ses riches en général. Un pays au registre foncier artisanal. Une fonction publique où sévissent absentéisme, clientisme, paternalisme. Des dirigeants européens, tout à l’euphorie de l’intégration de l’Est, qui ne veulent ni voir ni savoir. Du coup, l’Europe accepte, la zone euro se tend. Des aides d’infrastructure majeures, au bénéfice de quelques gros groupes du génie civil. On reconstruit à grands frais un réseau ferroviaire déliquescent, abandonné peu d’années après.

Deuxième acte:
L’heure de vérité. Le réel affleure de toutes parts sous le vernis de l’optimisme officiel. Le pays est aidé à coups de milliards mais mis sous tutelle, comme naguère l’Argentine ou d’autres Etats plus ou moins faillis. La potion amère des technocrates inflige pêle-mêle le pire et l’évidence. Le pire : des coupes drastiques dans les prestations sociales, les services publics, les rentes, les salaires. L’évidence : quelques pas vers un Etat à l’allemande, strict, équidistant, redevable, efficient. Dialogue difficile entre traditions étatiques Byzantine et Prussienne…

Troisième acte:
N'en pouvant plus, le peuple fait un choix somme tout logique : envoyer au gouvernement et donc à Bruxelles ceux qui tout en restant europhiles vont remettre les eurocrates à leur place. Et c’est là que les choses se compliquent. On peut faire porter le chapeau à l’Allemagne, en poussant l’excès jusqu’à oser faire la comparaison avec une occupation particulièrement odieuse. Ironie de l’histoire, ceux qui excellent dans cet exercice sont les néo-nazis grecs, même pas gênés de brûler ce qu’ils adorent. Mais que dire aux peuples de l’Est qui ont dû subir une «transition» qui a fort souvent jeté le bébé (le parti unique, la dictature et l’économie étatisée) avec l’eau du bain (le minimum vital et la cohésion sociale assurées) ? Et à l’Irlande, au Portugal ? Comment légitimer l’effort qui leur a été demandé, si on cède devant le gouvernement grec ? Vers quel dénouement ? 

Le grand atout des Grecs est l’immense effort que le peuple grec a dû fournir ces dernières années. Le fardeau a été largement porté par la classe moyenne et populaire, les retraités, les jeunes, massivement au chômage. Plus bas, on ne peut guère tomber. Le nouveau gouvernement grec est le premier qui promette un renouveau du contrat social, de l’équité, de la dignité. C’est cela sa mission. C’est pour cela qu’il a été élu. La Grèce ne serait pas le premier Etat dans l’histoire récente, loin de là, auquel on réduirait le fardeau de la dette. Le choix est clairement politique : le peuple ou la finance ? D’autres que la Grèce ont dit non aux banques, par exemple l’Islande – et les banques ont survécu.

Après la 2e guerre mondiale, le plan Marshall a permis d’éviter l’erreur fatale des années 1920 de poursuivre la strangulation économique des vaincus. L’idée est aussi simple que géniale : retrouver une prospérité qui soit commune. Et qu’a fait la si vertueuse Allemagne après la réunification 1989 sinon porter durant 20 ans à bout de bras sa partie orientale, qui n’est d’ailleurs toujours pas tirée d’affaire ? Il est intéressant de constater que les appréciations transcendent allègrement les clivages politiques. En témoignent des articles à répétition publiés par exemple par l’AGEFI. Citons, au hasard, Kemal Dervis dans l’édition du vendredi 20 février : «Un pays ne peut prospérer si le système éducatif est défaillant ou si le réseau de santé se délite. Les créanciers de la Grèce doivent le comprendre. (…)

Comme l’a récemment indiqué Joseph Stiglitz, si le taux de chômage n’avait pas été de 30% à l’époque, Hitler ne serait probablement pas parvenu au pouvoir en Allemagne»… Certes, la crise grecque est largement endogène. Des réformes doivent évidemment être poursuivies, dans la fonction publique et la fiscalité. Mais à condition de ne pas confondre réforme du service public avec sa suppression, à condition d’aider l’Etat grec à pourchasser les fraudeurs fiscaux tentés de mettre à l’abri chez nous leurs avoirs non déclarés. C’est là où la solidarité peut et doit jouer. Punir un peuple tout entier pour les turpitudes d’une caste dirigeante qu’il a maintenant balayée n’a rien de constructif, au contraire. Et rappelons-nous que c’est la première fois depuis longtemps que le désarroi populaire ne s’exprime pas par un vote pour l’extrême-droite.

Voulons-nous vraiment contraindre à se tourner vers la Russie ou la Chine ce peuple emblématique de notre continent ? Ce n’est qu’en prenant en compte l’ensemble de ces paramètres qu’un compromis durable et viable sera possible. Nous y a avons tous intérêt.

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