La Suisse à 10 millions d'habitants

Vers un “Stalingrad” pour les pendulaires ?

Pendant des décennies, la Suisse a encouragé l'étalement urbain et la dispersion de la population – et maintenant, elle voudrait faire payer les pendulaires. C'est inacceptable.

 

Depuis un demi-siècle environ, les villes perdent leur population, en faveur de zones précédemment rurales, colonisées par les villas et que les spécialistes désignent comme "périurbaines". Les vecteurs principaux de cette évolution sont multiples: augmentation générale du niveau de vie, généralisation de la voiture, disponibilité de terrains à bas prix sur lesquels construire sa villa, envie de campagne, de jardin et d'espaces verts pour la famille. Ce qui est certain, c'est que jusqu'à très récemment, l'état n'a pas pris la moindre mesure afin d'endiguer le phénomène: en particulier, pas de politique de logement active afin de maintenir la population en ville, bien peu de restrictions à la construction en région rurale, subventionnement au moins partiel des frais de transports, acceptation d'une fiscalité nettement plus légère en campagne qu'en ville: de fait, on a largement encouragé les familles à aller s'installer loin de la ville.

Evidemment, le nombre de pendulaires a explosé. En 2010, 67% des actifs occupés étaient des pendulaires intercommunaux, en hausse de près de 10 points en une décennie, de 20 points en deux. Couplée à l'augmentation démographique, la charge ainsi portée sur notre système de transport est devenue de plus en plus forte, à tel point qu'on passe rapidement d'une situation décrite comme idyllique – la Suisse, le pays où les transports sont les mieux organisés du monde, à une situation vécue comme étant une galère, sur les routes comme dans les transports publics, comme on a encore pu s'en rendre compte la semaine passée.

Face à cela, que fait l'état, qui doit maintenant gérer l'explosion de la pendularité qui découle en partie de sa propre politique ? Se dote-t-il d'une politique de logement permettant à ceux qui le souhaiteraient de venir habiter en ville ? Cherche-t-il à encourager l'usage des transports publics par les pendulaires en améliorant l'offre, les fréquences et les capacités de manière à faire effectivement face à l'explosion des besoins ? Rien de tout cela: l'état semble désormais considérer que le problème, ce sont les pendulaires eux-mêmes. Qu'ils paient l'ensemble des coûts qu'ils génèrent, suggère par exemple l'Office Fédéral des Routes. Ralentissons les trains, proposent d'autres, afin de les contraindre à se rapprocher de leur lieu de travail.

En bref, après avoir copieusement incité les gens à aller habiter de plus en plus loin de leur lieu de travail, on envisage désormais de les piéger là où ils se trouvent en faisant augmenter massivement le prix de leurs transports, cela au moment même où ils commencent à passer régulièrement des heures dans les bouchons, debout dans les trains, ou échoués sur les quais à attendre des convois en retard. Et tout cela à un moment où le marché du logement est tellement saturé qu'il empêche désormais tout autre choix résidentiel, toute possibilité de retour en ville à la plupart d'entre eux.

Le piège se referme sur les pendulaires: un véritable Stalingrad.

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