« Si seulement nous avions su » soupire un parlementaire en traversant la place fédérale en cette belle journée de juin 2014. Cette année, la chaleur estivale amène les premiers effluves de campagnes politiques sur l’immigration. Chacun aiguise ses armes, les propos se font durs et le climat politique se fait de plus en plus délétère. L’initiative Ecopop, l’initiative contre l’immigration massive et l’extension de la libre-circulation à la Croatie divisent plus que jamais l’opinion.
Depuis l’activation de la clause de sauvegarde en mai 2013, le climat politique a basculé. Il faut dire que les milieux nationalistes-conservateurs avaient joué une partie sans faute sur le plan tactique. L’activation de la clause de sauvegarde à l’ensemble des pays européens était venue couronner 10 ans de lutte acharnée contre les étrangers en Suisse et contre l’accord de libre circulation avec l’UE. D’une pierre deux coups : l’activation de la clause de sauvegarde confirmait premièrement que l’immigration en Suisse était un problème grave qui justifiait de sacrifier nos intérêts économiques et de se mettre à mal avec l’ensemble de nos partenaires européens. Et deuxièmement, elle laissait entendre que le retour des contingents était une solution praticable et intéressante pour la Suisse.
Attablé à la terrasse du Café fédéral pour une bière rafraichissante, notre parlementaire s’interroge : le jeu en valait-il la chandelle ? Tous reconnaissaient pourtant que la clause de sauvegarde ne changerait rien, qu’elle signifiait quelques milliers de permis de séjour en moins et qu’elle provoquerait un déplacement vers des permis de courte durée. Le tout pour une année seulement. Mais voilà, il s’agissait d’honorer une promesse faite au peuple et de calmer les esprits chagrins en vue des votations à venir. Notre parlementaire secoue doucement la tête. « Quelle erreur tactique ! Comment a-t-on pu être aussi naïf ? »
Alors que la libre circulation complète a été restaurée avec l’UE et que les campagnes de votation vont débuter, la décision du Conseil fédéral apparaît en effet bien étrange. Hier, la libre-circulation était mauvaise pour la Suisse et aujourd’hui, il s’agirait de l’étendre à la Croatie. Hier, les Européens mettaient la Suisse en danger, remplissaient ses trains, faisaient monter ses loyers et aujourd’hui, il s’agirait d’accueillir encore plus de monde. Hier, la libre-circulation était un mal nécessaire et aujourd’hui elle serait une bénédiction.
Les ombres s’allongent et une belle soirée commence. Au final, gouverner, n’était-ce pas prévoir ? Le Conseil fédéral et les partis qui s’engagent pour la prospérité d’une Suisse ouverte et entreprenante n’auraient-ils pas dû refuser de jouer la partition dictée par les promoteurs d’une Suisse de la fermeture ? N’auraient-ils pas dû aller au contact de la population pour discuter, yeux dans les yeux, des réalités de la migration et des effets nuls de la clause de sauvegarde et ainsi désamorcer les « peurs » de la population ? N’auraient-ils pas dû expliquer les tenants et aboutissants d’une Suisse au cœur de l’Europe, dépendante de ses bonnes relations avec ses partenaires politiques ?
La bataille sur les trois votations populaires à venir s’annonce difficile, pour ne pas dire impossible. Mais notre parlementaire veut y croire. Un travail de tous les instants l’attend pour espérer renverser la tendance. « Si seulement nous avions su ». Il finit sa bière d’un coup sec et se lève, pressé de rattraper tout ce temps perdu.
Johan Rochel
