Une Suisse en mouvement

De Lincoln à Borgen : le tragique du politique

On peut prédire au film Lincoln – trois heures de thriller politico-constitutionnel sur l’acceptation du 13è amendement de la Constitution américaine sur l’abolition de l’esclavage – un beau succès. Au-delà de l’excellent jeu d’acteur de Daniel Day-Lewis et de la renommée du réalisateur Spielberg, le public répondra présent car il aime la politique. Pas la politique spectacle qu’on aperçoit de l’extérieur, au détour des sessions parlementaires et des dimanches de votation. Il aime la politique comme méandres et intrigues du monde des décideurs, ce troublant tourbillon qui emporte les hommes et les femmes qui acceptent de servir la communauté.

Dans cette étrange relation amour-haine entre le public et la politique, Lincoln n’est pas un cas isolé. Il fait écho au succès de la série Borgen, récit fictif de la vie d’une première ministre danoise. Au cœur de ces productions trône la figure du politique. Un être doté souvent d’importants pouvoirs, mais dont le personnage n’a que peu souvent l’occasion de faire usage. Ce pouvoir se décline la plupart du temps comme le droit de choisir les carrières, de faire et de défaire les destins personnels. Mais ce pouvoir apparaît bien maigre, pour ne pas dire insignifiant, au regard de la responsabilité qui pèse sur les politiciens.

Si elle est toujours évoquée, omniprésente, cette responsabilité ne semble jamais possible. Elle fonde le tragique du politique, lui qui est pris dans les tenailles de l’action qu’on voudrait juste et cohérente, mais qui ne peut l’être. Constamment, les productions artistiques placent le politique au cœur d’un dilemme : pour atteindre les buts fixés, il doit se salir les mains. Pas besoin d’imaginer le dilemme historique auquel Lincoln doit faire face – réaliser la paix en acceptant les Etats du sud esclavagistes ou abolir l’esclavage et poursuivre la guerre – la pratique politique est remplie de situations où les politiques sont amenés à choisir entre des options qui semblent toutes négatives.

Comment faire face ? De Lincoln à Borgen, le remède miracle semble être la conviction. Dans les scènes clefs, les personnages s’en remettent à cette sorte de construction raisonnée, fortement ancrée dans une intuition première. Au gré des situations, cette conviction prend le nom de justice, d’égalité ou de dignité. Cette conviction fait merveille dans Lincoln. Dans ces situations de choc fondamental des valeurs, en choisir l’une au prix de l’autre offre une voie de sortie. La figure du politique reste tragique, mais ses choix s’ancrent dans une certaine logique : Lincoln fait le pari de repousser la paix pour garantir l’égalité et la dignité.

A l’inverse, cette conviction n’offre pas de sortie à la première ministre de Borgen. Les défis auxquels elle fait face sont la plupart du temps très différents ; les choix historiques sont rares dans la vie d’une politicienne (sauf lorsqu’elle décide d’engager le Danemark dans la guerre). Et pour tous les autres conflits, l’appel à la conviction ne résout rien – ou si peu.  Ne reste alors au politique qu’à porter ce poids du tragique, cherchant à assurer ses pas sur un chemin qu’il invente dans une négociation permanente et périlleuse avec ses propres valeurs.

Johan Rochel

Quitter la version mobile