Une Suisse en mouvement

Le spectateur engagé

Au hasard des lectures de l’an nouveau, me voici tombé sur des entretiens avec Raymond Aron. Publiés en 2004 par le Livre de poche, ces entretiens remontent à décembre 1980 et offrent une excellente vue d’ensemble sur la vie et la pensée du philosophe français.  Si certaines analyses ont mal supporté l’évolution du monde post-1989, la posture dont se réclame Raymond Aron reste très actuelle.

Alors qu’il passe quelques années dans une université allemande entre 1931 et 1933, Aron décide d’être ce qu’il appelle un « spectateur engagé ». Il veut être « spectateur de l’histoire se faisant, de m’efforcer d’être aussi objectif que possible à l’égard de l’histoire qui se fait et en même temps de ne pas être totalement détaché, d’être engagé ». Cette posture est loin d’être restée un simple slogan dans le parcours d’Aron, lui qui réalisa une double carrière en tant que professeur d’université et journaliste-chroniqueur au Figaro.

Le personnage de Raymond Aron, mais également son parcours au sein de l’intelligentsia française, sont porteurs d’un certain exotisme en pays helvétique. La figure de l’intellectuel public n’a pas cours chez nous et, à part quelques exceptions, peu se réclameraient de ce statut si convoité chez nos voisins. Sous nos contrées, les universitaires sont plus spectateurs – certes parfois critiques – qu’acteurs engagés dans le débat public. De même, les partis politiques et les acteurs de premier plan de la vie publique sont trop engagés pour avoir les ressources propres au spectateur : la capacité de prendre du recul et d’interroger ses propres actions.

Qu’on ne s’y trompe toutefois pas : les spectateurs engagés existent aussi en Helvétie ! On en trouve trace dans les différents forums où l’expression d’idées et d’opinions est possible. Les médias « traditionnels », les plateformes associatives mais également les réseaux sociaux ouvrent cet espace d’opinions. A ce sujet, le propos d’Aron mérite d’être rappelé lorsqu’il déplore la disparition des « débats entre les éditorialistes ». Alors qu’il écrit dans les colonnes du Figaro et  commente une prise de position du Monde, Aron regrette que son avis soit considéré comme une agression, et non comme « partie d’un dialogue intellectuel et politique normal ».

Ne vaudrait-il pas la peine de passer d’un lieu d’expression des opinions à un espace d’échange ? Les réseaux sociaux, au-delà de likes futiles, pourraient-ils aider à construire cet espace ? A méditer au moment où l’on ne peut que souhaiter l’éclosion de spectateurs engagés.

Johan Rochel

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