J’avais 9 ans en 1992. Inutile d’inventer une mythologie familiale où, le soir du 6 décembre, tous se seraient retrouvés devant la télé, en attente du résultat fatidique qui allait changer le cours de la vie politique suisse. Nous étions certainement devant le petit écran en ce soir de décembre mais pour le dire crûment: je ne me souviens pas du 6 décembre 1992.
Ce n’est qu’après coup que j’ai entendu les mots de Jean-Pascal Delamuraz et vu son air anxieux et défait. Aucun doute possible, un tournant venait d’avoir lieu. 20 ans plus tard, de quels tournants s’agissait-il vraiment ? Pour la génération dite des «9 ans en 1992» – un échantillon assez précis, je le concède – c’était certainement le double tournant d’un rapport à l’Europe et d’une certaine façon d’en débattre.
L’Europe est passée de perspective d’avenir à cet étrange objet que les sciences sociales appellent l’«Autre». Cet «Autre» vis-à-vis duquel l’unité de la communauté helvétique se forme : cet «Autre» qui nous définit par l’image dont on le pare. La grande machine de Bruxelles, souvent comparée à une hydre de fonctionnaires, si différente de notre Suisse solide et sereine.
Outre cette image désastreuse qui s’est implantée dans les esprits, l’essentiel se joue certainement dans la façon dont nous abordons aujourd’hui l’Europe. Comme l’écrivait l’excellent Daniel S. Miéville dans l’une de ses chroniques dominicales, le pragmatisme politique a changé de camp. En 1992, c’étaient Blocher et ses amis qui menaient campagne en parlant de réalisme, d’intérêts suisses et de dangereuses utopies. En face, les pro-Européens appelaient au projet européen, à l’idée d’une grande unification continentale, seule capable d’assurer le poids politique de la vieille Europe dans un monde qui allait devenir multipolaire.
Aujourd’hui, les cartes semblent inversées. Les «pro»-Européens sont devenus les pragmatiques, insistant sur la nécessité de développer une réflexion pour revigorer la voie bilatérale. Dans ce combat d’arrière fond, les arguments civilisationnels du projet européen ont disparu pour faire place au pragmatisme des intérêts suisses et d’une politique des petits pas. A l’inverse, les grands « gagnants » de 1992, dont une bonne partie est aujourd’hui réunie dans le plus grand parti de Suisse, font eux appel à l’argument de l’utopie suisse, dessinant à grands traits une Helvétie indépendante, neutre et rêvée.
En 1992, j’avais 9 ans. Les plus perspicaces savent qu’aujourd’hui, j’en ai 29. Je me souviendrai de ce «jubilé» des 20 ans du non à l’EEE, de la surabondance médiatique, de l’excellent tour de passe-passe de Christophe Darbellay pour voler la vedette à Christoph Blocher. Je ne manquerai pas de m’inventer une mythologie adéquate pour commémorer l’événement. Et pour la génération qui a 9 ans en 2012 ? Je souhaite qu’elle puisse bientôt écrire une chronique portant sur le ré-enchantement de l’Union européenne. Ce n'est qu'en prenant la mesure de cette Union comme projet politique et sociétal que la Suisse pourra mener un débat serein sur la place qui est la sienne.