Le président du PDC vient d’annoncer que son parti change de nom et s’appellera désormais Le Centre. Cette décision a suscité des commentaires par trois blogueurs, plutôt sceptiques. Suffit-il de changer de nom pour mieux se vendre sur le marché électoral ? Et surtout, qu’est-ce que cette référence au Centre, vague, floue, indécise, pourrait apporter de décisif.
Le PDC dans sa composition actuelle traîne comme un boulet l’héritage du parti catholique conservateur de 1848, qui s’est appelé au fil des décennies : parti populaire catholique ; parti conservateur catholique ; parti conservateur-chrétien social ; parti démocrate-chrétien depuis 1970. Ces changements d’étiquette n’ont pas empêché son érosion de 23,4% des suffrages en 1963 à 11,4% en 2019. Il deviendra Le Centre en fusionnant avec le PBD et le PEV et en abandonnant toute référence confessionnelle, puisque celle-ci ne garantit plus un électorat inconditionnel.
En effet, il n’y a plus que 13% des catholiques qui soient fidèles à la pratique dominicale et 59% à croire en un Dieu unique. Le nombre de sorties de l’Eglise catholique au niveau suisse, qui s’élevait à 20’014 en 2017, a augmenté de 25% en 2018, pour atteindre 25’366. Le parti se disloque en même temps que l’Eglise à laquelle il fut identifié et parce qu’il lui est identifié. La référence morale a été retournée comme un gant. Les scandales causés par les prêtres pédophiles et les malhabiles dissimulations de l’institution y sont pour quelque chose, voire pour l’essentiel. Si un EMS se mettait à pratiquer le suicide assisté sans l’accord de l’intéressé, si un garage préparait des pannes futures, si la police elle-même organisait des cambriolages, ces entités causeraient un scandale analogue : une pratique directement opposée à l’objectif proclamé de l’établissement., une contradiction dans les termes.
Mais quel est donc cet objectif, de quelles valeurs se réclame-t-il ? La vocation historique du PDC fut de défendre les vaincus de la guerre du Sonderbund. Ce n’est plus un projet parce que leurs descendants se distinguent de moins en moins du reste de la population. Si une enquête essayait de discerner les différences entre la foi des catholiques et celle des réformés, on serait sans doute surpris du résultat. D’un côté comme de l’autre, on ne sait plus très bien à quoi l’on croit, si l’on croit, ce que signifie croire. Le vote chrétien est oblitéré dans son essence même.
Après enquête de marché, il ressort que Le Centre a vocation de doubler les suffrages du PDC. La manœuvre consiste à changer de drapeau tout en proclamant que l’on continuera à défendre les mêmes « valeurs ». La question est de savoir de quelles valeurs il s’agit : celle du catholicisme ou celle du centre politique ? Des valeurs morales ou des astuces parlementaires?
Une valeur spirituelle ne peut rester abstraite : elle ne prend un sens que si elle s’incarne dans une action individuelle ou collective. Dans cette dernière dimension, il faut que certaines décisions politiques ne s’s’inspirent pas de l’intérêt immédiat et visible d’un pays, mais d’un choix qui le transcende. Le meilleur exemple est celui d’Angela Merkel accueillant largement les réfugiés syriens en 2013, puis aujourd’hui en renonçant à la règle de rigueur budgétaire pour se porter au secours des pays du Sud de l’UE écrasés par le Covid19. C’est directement contraire aux intérêts à court terme de la CDU puisque l’Afd a enregistré un succès électoral. Le traditionnel parti chrétien de droite a cédé des électeurs mécontents à l’extrême droite. En étant fidèle concrètement à une valeur chrétienne (accueillir l’étranger), la CDU a écarté certains de ses électeurs qui n’étaient secrètement pas d’accord avec cette valeur.
Application à la Suisse : le PDC a-t-il été historiquement le parti qui a lutté pour accueillir le plus de réfugiés possibles, aussi bien lors de la dernière guerre que dans celles d’aujourd’hui ? Ou bien est-ce plutôt le PS ? Le refus de l’étranger en général par l’UDC lui attire-t-il un électorat chrétien intégriste, qui proclame d’autant plus haut l’amour du prochain qu’il lui préfère le confort de l’entre-soi ? Comment recruter des électeurs en incarnant des valeurs spirituelles dans la réalité si un électorat ne les partage qu’en théorie ?
Les déroutes conjointes de l’Eglise catholique et du PDC s’expliquent par une trahison des valeurs proclamées. La pratique ou la complicité de la pédophilie s’inscrivent directement en violation de l’amour vrai du prochain tout comme la réticence à accueillir des réfugiés. Après l’incendie du camp de Lesbos, proposer de ne recueillir que 20 réfugiés mineurs est non seulement une vilenie mais une erreur stratégique sur le long terme.
Autre valeur trahie. Le pape François (qui est tout à fait catholique et même chrétien) a publié en 2015 une Encyclique Laudato si dans laquelle il condamne explicitement la pratique du marché des droits à polluer. Ce système revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire. L’existence de ce marché a été stigmatisé par le pape François qui en exprime bien le caractère immoral : « La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs. » (Laudato si, 171)
La nouvelle loi sur le CO2 comprendra les objectifs de l’Accord de Paris: une limitation du réchauffement climatique à 1,5 degré et une réduction de 50% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Au moins trois quarts des efforts seront effectués en Suisse. C’est-à-dire que la Suisse se dispense d’effectuer le dernier quart de l’effort nécessaire. Le PDC s’est-il opposé cette trahison d’une valeur morale explicitement chrétienne ou fut-ce plutôt les Verts ?
Il existe donc un marché des valeurs, analogue, à celui des droits de polluer. Ces valeurs sont estimées à proportion du pourcentage d’électeurs qu’elles séduisent . On en arrive au concept intéressant d’une morale à vendre en pièces détachées. Faut-il rester fidèle à ses valeurs proclamées au risque d’échouer dans une élection? Telle est la question posée dans le blog. On se garde d’y donner une réponse péremptoire.