J’ai atterri à Beyrouth pour la première fois en 1984. Lors de la descente vers l’aéroport, on avait tout le loisir d’admirer les impacts de bombes soulevant une fumée pareille à celle d’un barbecue et les tirs à balles traçantes des mitrailleuses comme autant de feux d’artifices. En sortant de l’aéroport, situé en zone musulmane, on traversait (en croisant les doigts) une zone sinistrée, en ruines, obscure, menaçante. Dès qu’elle était franchie on pénétrait dans la zone chrétienne éclairée a giorno, avec ses terrasses de restaurants et une belle jeunesse en goguette, au point que l’on aurait pu se croire à Nice.
La semaine passée je suis retourné pour la quatrième fois à Beyrouth revenue à la paix. L’aéroport a été rétabli dans l’absence de style de ses semblables. Les quartiers détruits ont été reconstruits, plus beaux, plus somptueux avec une prédominance de gratte-ciels. Toute la côte jusqu’à Jbeil n’est plus qu’un mur de béton. Les nouveaux appartements sont destinés aux Syriens aisés qui resteront probablement en fournissant au Liban un supplément de travailleurs hautement qualifiés. L’immigration n’est pas toujours une malédiction. Il n’y a de richesses que d’hommes et en intégrer certains n’est pas une perte. Les réfugiés pauvres ne sont pas visibles, cantonnés à l’intérieur du pays dans la plaine de la Bekaa.
Beyrouth est vivante, gracieuse et conviviale. Trente kilomètres à l’Est, c’est la guerre, mais ici on n’en voit rien. La circulation automobile est démentielle, comme si les réserves de pétrole de la planète étaient illimitées, comme si leur exploitation n’était pas le moteur secret des guerres du Moyen-Orient.
Un seul bémol. Après une génération, le français est en train de disparaître comme langue véhiculaire dans la partie chrétienne. Les enseignes commerciales et les publicités sont maintenant en anglais et le jeune génération ignore complètement le français. Les mangeoires à hamburgers se multiplient. Au restaurant de l’hôtel, on m’a proposé un Wiener Schnitzel, c’est-à-dire peu de viande et beaucoup de panure grasse. Falafel, mezzé, taboulé, caviar d'aubergine, hummus, ne sont plus que des noms et des saveurs qui font rêver. Il reste le vin, l’excellent Château Kefraya. Pour combien de temps ? La barbarie gagne du terrain.