On sait que la candidature de Jean Ziegler à une commission d'expert des Droits de l'homme est soutenue par la Suisse officielle. Aussitôt une levée de bouclier se produisit à droite, jusques et y compris la commission de Politique extérieure du Conseil national qui désavoua la position des Affaires Etrangères. Il y eut pire. Dans un article du Temps daté du 26 août, l'auteur fait complaisamment la liste de toutes les dictatures que Jean Ziegler soutint durant sa longue carrière : les frères Castro, Mugabe, Kadhafi, Mengistu, etc..
Cet article laisse entendre que Jean Ziegler serait, soit en contradiction avec les idées qu'il prétend défendre en matière de Droits de l'Homme, soit ignorant des réalités politiques bien qu'il fût professeur d'université. C'est lui faire un double et injuste procès que que de l'accuser ainsi de duplicité ou d'incompétence. J'ai toujours éprouvé un mouvement spontané de sympathie et d'admiration pour cet homme qui vit pour défendre ses convictions et qui n'a certainement pas l'âme assez basse pour utiliser un double langage. Jean Ziegler est un pur et aussi un innocent comme cela va de pair. Il ne peut même pas imaginer la noirceur de l'âme de certains chefs d'Etat pourvu qu'ils se drapent dans des mots comme socialiste, communiste, progressiste, anti-impérialiste, tiers-mondiste.
Certes, l'étiquette est contredite par la marchandise, mais un véritable homme de gauche n'y est pas sensible. Pourquoi? C'est la grande question : comment tous les régimes communistes se sont-ils mués en dictatures sanguinaires, organisant en fin de compte un univers concentrationnaire qui ne le cédait pas au système nazi. Si ce n'était qu'une dérive, une bavure, une erreur, il est impensable qu'elle puisse se répéter avec une telle régularité.
Au coeur du marxisme, il y a une faille : l'hypothèse que l'homme, non corrompu par la société, soit naturellement bon (Rousseau). Tous ceux qui ne sont pas conformes à cette hypothèse doivent être supprimés. L'idéologie de la gauche est d'une telle élévation de pensée que l'homme ordinaire ne puisse y trouver sa place. Jean Ziegler est donc dans la droite (si l'on ose dire) ligne de sa pensée partisane et de celle des grands prédécesseurs dont Lénine. Un jour de lucidité, celui-ci fit la constation désabusée que " Les faits sont têtus". Un politicien change de théorie pour tenir compte des faits ; un idéologue nie les faits pour préserver sa théorie. Jean Ziegler n'est pas incompétent, c'est un idéaliste.