Il faisait beau ce vendredi-là à Munich. Le soleil brillait, l’air était doux et printanier, la couleur du ciel, blanc-bleu, comme l’est la Bavière dans son plus bel apparat. Tout pour plaire, tout pour goûter au plaisir de l’un de ces si beaux et si alléchants Biergarten que seule cette ville sait offrir à ses habitants et à ses hôtes. Mais voilà que s’arrête brusquement cette image de carte postale. Car soudainement, le tableau se noircit ; erreur ! Il se brunit.
Le reste fait frémir. Au centre de la place principale, au milieu des badauds, des promeneurs, des gens pressés ou non, des personnes, qui regagnent leur bureau ou leur domicile, se dresse une camionnette. Protégée par des rambardes et encadrée par des panneaux de publicité politique, le mouvement xénophobe PEGIDA a installé ses quartiers sur la Marienplatz. La police est là pour surveiller ; pour prévenir d’éventuels incidents. Il n’y en a pas, la foule feignant d’ignorer ce qu’elle ne saurait voir. Quelques-uns s’en émeuvent, d’autres murmurent à leur bien-aimée qu’ils quitteront l’Allemagne, « si ça continue comme ça ». Enfin, il y a les téméraires qui protestent. Ils sont peu nombreux, partagés entre leur dégoût et leur sens politique qui les retient de tomber dans la provocation raciste.
Pourtant, l’un d’entre eux s’avance. La militante de PEDIGA vient à sa rencontre et d’une voix monocorde et polie lui demande si elle peut l’aider. Non, répond-t-il, et d’un ton volontairement glacial, lui rétorque : « je suis juif ». La xénophobe réplique et prétend « ne rien avoir contre les juifs ». Sauf que son interlocuteur ne s’en laisse pas conter. Sûr de son fait, il ajoute : « je connais l’histoire allemande », conscient qu’à quelques encablures de là, à la Feldernhalle, se déroulait le 9 novembre 1923 le putsch que fomentait alors le Général Ludendorff avec un certain dénommé Adolf Hitler.
Le Troisième Reich voulait faire de Munich « la capitale du mouvement ». Sauf, que la capitale bavaroise résista mieux que ne le firent d’autres villes allemandes. Idem, aujourd’hui. PEGIDA s’est implanté en Saxe, dans la région de Dresde et n’est guère populaire dans les grandes métropoles ouest-allemandes. L’Allemand de 2016 n’est pas plus raciste que ne le sont d’autres Européens, certainement moins que ne l’est son voisin autrichien. Toutefois, conscient de son histoire, il se heurte désormais à une minorité de compatriotes extrémistes pour qui ce passé ne compte décidément plus.
PEGIDA se tourne aujourd’hui vers d’autres modèles. Et malheureusement d’abord vers le nôtre ! Exhibant sa « cinquième thèse » en affiche, il demande à l’Allemagne d’adopter, à l’exemple de la Suisse, le système de la démocratie directe pour « installer parallèlement au système de parti un second pilier de la démocratie ». PEGIDA sait qu’il pourra en tirer avantage et, par conséquent, jouer sur les peurs d’un pays qui n’a pas eu peur d’accueillir des centaines de milliers de migrants. Car, même si c’est dur à dire, dur à écrire et dur à avouer, la démocratie directe est devenue, en ces temps de crise de légitimité politique, l’instrument de prédilection de tous les extrémistes de droite, de tous les antieuropéens, de tous les fossoyeurs de la démocratie représentative. C’est ce qu’est venue répéter un jour plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, et plus précisément à Interlaken, Frauke Petry à ses amis suisses de « l’Association pour une Suisse indépendante et neutre » (ASIN). Cheffe de « l’Alternative für Deutschland », dont la seule alternative est de proposer à l’Allemagne un régime extrémiste, elle a ouvertement plaidé pour plus de Suisse dans la politique allemande. Cela a visiblement plu à ses interlocuteurs helvétiques, fiers d’avoir en elle une alliée de poids en RFA. Mais alliée plus qu’encombrante, car elle n’est rien d’autre que la vitrine ripolinée de PEGIDA.
Il ne faisait pas bon voir PEGIDA sur la Marienplatz de Munich. Au nom d’une liberté d’expression dépouillée de son vrai sens, les autorités de la ville ont malheureusment permis à ces gens d’installer leur camionnette nauséabonde. Quelques-uns ont protesté. Ils avaient raison. Il ne faisait pas bon, non plus, d’entendre Frauke Petry à Interlaken. Quelques-uns ont protesté. Ils avaient raison. Raison de vouloir enfin « une Suisse [qui se veut] indépendante et neutre », indépendante de cette vermine qui sent la puanteur de l’extrême droite helvétique, allemande ou européenne.
