Politique européenne

Etranges Ministres des Affaires étrangères

Si les ministres des Affaires étrangères ne devaient mériter leur nom qu’en raison des propos étranges qu’ils tiennent, nul doute que ceux de l’Autriche et de la Pologne n’auraient nullement usurpé le titre de leur fonction. En l’espace de quelques jours, ils n’ont pas manqué de nous étonner par la gageure des paroles qu’ils ont tenues en toute connaissance de cause. A prétendre défendre les intérêts de l’Europe, ils n’ont en fait que défendu les intérêts non nationaux, mais nationalistes de leur pays respectif.

Le premier d’entre eux, Sébastien Kurz, n’est pas encore âgé de trente ans. Certainement trop jeune pour assumer ce poste, il n’a pas fait dans la dentelle lors d’un entretien qu’il a récemment accordé à la télévision allemande. Interviewé par la ZDF le 18 janvier dernier, il considéra que la situation de la Grèce face aux afflux de migrants était « hautement confortable », alors qu’en revanche son pays était « débordé » par la venue de ces mêmes réfugiés. Pour conclure, qu’en toute logique, la Grèce devait être exclue de l’espace Schengen. Son avis est malheureusement partagé par de nombreux Européens, notamment par les responsables de la très conservatrice CSU bavaroise à laquelle il venait tout juste de rendre visite. En priorité dirigés contre la chancelière allemande, ses propos de même que l’instauration par le gouvernement autrichien d’une « limite supérieure » de réfugiés, constituent un affront adressé à la fois à Angela Merkel, à la Grèce, mais aussi aux pays riverains de la Méditerranée. Beaucoup plus proche de l’attitude adoptée par la Hongrie de Viktor Orbán que de celle préconisée par son grand voisin allemand, l’Autriche suscite à nouveau les mêmes inquiétudes qu’elle n’a que trop souvent suscitées au cours de son histoire.

Gouvernée par défaut, et plus qu’il n’en faut depuis 2007, par une « Grande Coalition » sociale- et chrétienne-démocrate, qui ne fait que préserver sa démocratie du danger extrémiste qui la guette, elle épouse de plus en plus les idées réactionnaires incarnées par le soi-disant Parti de la Liberté autrichien (FPÖ). D’origine nazie et doté d’une ossature idéologique nationaliste et antieuropéenne, celui-ci compte à sa tête Heinz-Christian Strache. Malgré son échec électoral pour conquérir la mairie de Vienne en octobre 2015, ce dernier ne désespère pourtant pas de diriger un jour l’Autriche. Il n’est pas exclu qu’il puisse le faire en s’alliant avec Sebastian Kurz qui, jeune loup de la politique aux dents longues, vient de démontrer que rien ne l’arrête pour s’en prendre toujours à plus petit que soi. Sauf que tout Ministre des Affaires étrangères qu’il est, Kurz se trompe énormément. Selon un rapport publié fin janvier 2016 par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, il s’avère que l’arrivée des migrants en Grèce avait repris de plus belle depuis le début de 2016 et que ce même pays avait accueilli 856 000 réfugiés sur son sol en 2015, ce qui placerait Athènes, pour se référer au vocabulaire de Sebastian Kurz, dans une situation « hautement confortable » !

Quant à son homologue polonais Witold Waszczykowski, il a, tant bien que mal, essayé de justifier, dans les colonnes du Monde du 22 janvier 2016, « l’ambitieux programme de réformes » du nouveau gouvernement de Varsovie. Placé à son avis sous « le feu des institutions de l’Union européenne et de commentateurs de médias surexcités », son pays ne contreviendrait en rien aux principes fondamentaux de l’Union européenne. Telle n’est toutefois pas la lecture de la Commission de Bruxelles qui, dans un communiqué en date du 13 janvier dernier, considérait que : « les événements survenus récemment en Pologne, en particulier le différend politique et juridique concernant la composition du Tribunal constitutionnel, suscitent des inquiétudes quant au respect de l’État de droit ». Bien que le climat se soit entre-temps un peu réchauffé entre l’UE et le gouvernement polonais, lesdites « inquiétudes » ne se sont pas encore dissipées.

Pour protester contre la mainmise de l’État sur l’audiovisuel public, ARTE, « la chaîne culturelle européenne » d’obédience franco-allemande, « a décidé de suspendre ses relations contractuelles avec la Télévision Publique Polonaise (TVP). [Ainsi] aucune nouvelle coproduction ne sera lancée, tant qu’ARTE n’aura pas l’assurance que la liberté d’expression, le pluralisme éditorial et l’indépendance de la Télévision publique en Pologne sont garantis ». Par ce geste fort et courageux, Arte a non seulement exprimé une infaillible fidélité à sa vocation culturelle, mais aussi fait la preuve de son engagement européen. Plus encore, elle vient d’apporter un sérieux démenti aux propos du Ministre des Affaires étrangères polonais qui, dans le même article du Monde, n’hésita pas à écrire que : « conformément au principe de subsidiarité, il n’y a pas de besoin d’intervention de la Commission européenne ou du Parlement européen dans nos affaires intérieures ». Car à bien le lire entre les lignes et les mots, on aura compris que, selon Witold Waszczykowski, la liberté de la presse et le respect de l’État de droit ne sont que des affaires subsidiaires !

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