Les cassandres européens ont la cote. Rarement, ils ont eu tant d’assurance pour entrevoir la disparition rapide de l’Union européenne. Secouée de toutes parts, celle-ci doit faire face à des vents contraires, à faire frémir le plus europhile des europhiles. Bouc-émissaire par excellence pour endosser, à tort ou à raison, les maux qui secouent son territoire, l’Europe est désormais responsable de tout, parce que les autres ne se sentent responsables de rien. L’euroscepticisme, voire l’anti-européanisme fait vendre, gagner des élections et prospérer l’extrémisme. Jamais n’a-t-il été aussi facile d’être anti-européen. Jamais n’a-t-il été aussi aisé de se déclarer souverainiste, pour ne pas avouer que l’on n’est rien d’autre que nationaliste.
Comble de l’ironie, l’Europe doit s’expliquer devant des États, alors que ceux-ci refusent d’expliquer les raisons de leur infortune. Du temps de Gavroche, c’était « la faute à Voltaire », c’était « la faute à Rousseau ». Aujourd’hui, c’est la faute de Bruxelles, la faute de Schengen, la faute de l’euro. Ҫa fait plaisir à entendre, d’autant que ça peut rapporter gros. Peu importe que l’on se souvienne des paperasseries administratives pour se voir refuser, en fin de compte, la reconnaissance d’un diplôme ou le droit d’étudier à l’étranger ; peu importe que reviennent à l’esprit les kilomètres de bouchon à la frontière franco-espagnole avant de rejoindre, dans la chaleur et la sueur après une attente interminable au poste de douane, une plage de la Costa Brava ; ou, peu importe, que l’on se remémore les dévaluations compétitives qui, au gré de la volonté de quelques vils spéculateurs, faisaient au mieux changer le prix d’achat de votre voiture ou de votre machine à laver, au pire vaciller l’ensemble du système monétaire européen.
Exposée sans cesse à un procès d’illégitimité politique, l’Union européenne ne serait pas démocratique. Argument recevable à plus d’un titre, cette accusation feint d’oublier l’existence d’un parlement européen, élu depuis 1979 au suffrage universel direct. Malheureusement son élection ne mobilise guère qu’une minorité de votants. Non à cause de la seule Union européenne, mais aussi et surtout en raison de l’attitude de ses pays membres, pour qui les élections européennes deviennent « un défouloir citoyen », sans conséquence directe sur leur politique intérieure. Entre-temps, ce scrutin évoque également ceux qui en Suisse n’atteignent même pas la participation de 45% des inscrits. Mais, alors que cela paraît normal en Suisse, cela ne l’est pas pour l’Europe des vingt-huit. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce que beaucoup d’Européens croient encore en la politique, plus que de Suisses ne croient encore en la leur ?
Toutefois, les discours incantatoires ne sauveront pas l’Union européenne. Quitte à la soutenir dans sa dénonciation de la démagogie récurrente de ses adversaires, nul ne peut l’encourager à se retrancher ad vitam aeternam dans une position de veuve éplorée ou d’enfant maltraité, qu’elle n’a que trop épousée ces dernières années. A force de vouloir se disculper, elle se culpabilise elle-même. Prise au piège du « qui s’excuse, s’accuse », l’Union européenne s’est elle-même dépossédée de son potentiel de confiance. N’ayant plus confiance en elle, elle n’arrive même plus à gagner la confiance des autres. Victime d’une crise identitaire, elle est devenue la victime expiatoire des identitaires nationaux et autres « blocs identitaires », éparpillés à travers l’extrême droite européenne.
Qu’en ce début 2016, l’Union européenne se montre plus consciente d’elle-même. C’est là le principal souhait que l’on peut lui adresser. Qu’elle ait enfin le courage d’expliquer que ce n’est pas elle, mais les dictatures et les États fantoches qui sont responsables de la crise des migrants. A contrario qu’elle se montre assez responsable pour que ces mêmes migrants ne soient plus les victimes de ces mêmes dictatures et de ces mêmes régimes fantoches. Qu’elle soit aussi téméraire pour se doter de nouveaux instruments démocratiques, diplomatiques, de défense et de politique sociale. Qu’en ce début 2016, l’Europe se convainque enfin de ne plus avoir peur d’elle-même et s’affirme contre ses plus féroces ennemis, dont le seul objectif est de nourrir la peur envers elle. Et non seulement parce que mauvaise conseillère par définition, cette même peur gangrène aujourd’hui l’Europe, comme elle a gangréné autrefois nombre de pays européens. C’était dans les années trente, à l’heure où les extrémistes et les nationalistes de l’époque avaient pris le pouvoir et entraîné l’Europe dans la pire des guerres de son histoire. Aujourd’hui, le risque existe, car leurs héritiers ne sont que trop nombreux ! Voudrait-on alors leur laisser la possibilité et le droit de détruire une nouvelle fois l’Europe ?