Angela Merkel a (peut-être) politiquement tort, mais historiquement raison. Elle se trompe de stratégie, car elle sacrifie sur l’autel des sondages sa propre popularité et celle de son parti. Objet de vives critiques au sein de la CDU/CSU, elle n’est plus en phase avec son électorat qui refuse obstinément l’arrivée massive de réfugiés sur le sol allemand. Depuis sa conférence de presse du 31 août dernier, au cours de laquelle elle incita ses compatriotes à accueillir des centaines de milliers de personnes sur le territoire de la République fédérale, la chancelière allemande ne rassure plus celles et ceux qui ne voyaient en elle que cette brave « Mutti », si consensuelle et si bienveillante. Désormais, elle a changé de dimension, alors qu’une majorité d’Allemands aurait préféré qu’elle ne le fasse pas.
Pour le dire tout de go, il n’est pas impossible qu’Angela Merkel soit obligée de démissionner un jour ou l’autre. Fragilisée au sein de sa formation politique, elle l’est de plus en plus dans son propre gouvernement, ne pouvant plus ni compter sur le soutien inconditionnel de son Ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière, ni sur celui de Wolfgang Schäuble, dont l’intransigeance idéologique n’est plus à démontrer. Quant au partenaire social-démocrate de la « grande coalition », rien ne sert de lui prêter un rôle salvateur qu’il n’est même pas en mesure d’assumer. A l’image de son Président, le vice-chancelier Sigmar Gabriel, le SPD n’est qu’une seconde roue branlante d’une calèche où les passagers n’accordent plus qu’une confiance toute relative à son cocher, voire en l’occurrence à sa cochère.
Pour l’instant, Angela Merkel ne tient plus que par un défaut d’alternative crédible à sa propre position de numéro un en RFA. D’ailleurs, ce ne sont pas les noms des potentiels prétendants au trône qui retiennent aujourd’hui l’attention. Le départ éventuel d’Angela Merkel de la chancellerie aurait pour conséquence inévitable une droitisation de la politique allemande. Aujourd’hui souhaitée par de nombreux électeurs, elle pourrait être incarnée par l’aile conservatrice de la CDU/CSU que le Ministre-Président de la Bavière Horst Seehofer a su si bien incarner lors de la visite que lui a rendue, en septembre dernier, le très à droite Premier ministre hongrois Viktor Orbán.
Mais, quitte à entrevoir tous les scénarios possibles, même les plus imaginables, rien ne sert, pour l’instant, de dessiner le moindre plan sur la comète de la politique intérieure allemande. En effet, l’essentiel est ailleurs. A savoir dans la capacité de la chancelière de dépasser les écueils stratégiques pour imposer sa vision et sa grandeur historiques. Son choix sera d’abord celui de l’Allemagne. D’une Allemagne généreuse versus une Allemagne égoïste. D’une Allemagne enfin capable de relever son défi démographique versus une Allemagne qui, d’ici 2050, ne risque plus que de compter, études scientifiques à l’appui, près de 75 retraités sur 100 actifs. Car à n’avoir jamais eu le courage et l’honnêteté de répondre à cette question, la RFA s’est laissé griser par une nonchalance verbale dont elle commence à mesurer les effets. Et parce que trop consciente de la baisse de la population allemande à moyen et à long terme, et trop intelligente pour ne pas en connaître les conséquences à longue échéance, Angela Merkel sait fort bien que la présence en nombre de réfugiés peut en partie désamorcer cette bombe à retardement.
Néanmoins, la chancelière ne s’arrête pas à la seule Allemagne. Elle voit plus loin. Elle pense allemand, mais réfléchit européen. Elle sait que l’Europe ne pourra subsister que si elle ne se recroqueville pas sur elle-même ; qu’elle ne pourra exister que si elle reste fidèle à ses principes, établis il y a plus de soixante ans. Ouverte sur le monde, elle doit aussi être ouverte au monde, y compris à celui des réfugiés. Angela Merkel est là sur la même longueur d’onde que le Ministre des Affaires étrangères luxembourgeois Jean Asselborn. Dans une interview à l’agence de presse allemande DPA, celui-ci ne craint pas d’évoquer la disparition de l’UE, voire une guerre sur le territoire européen, si le repli sur soi devait l’emporter sur l’esprit de solidarité. Bien que trop pessimiste à plus d’un titre, ce pronostic n’est toutefois pas dénué de tout fondement ; surtout si Merkel devait succomber aux sirènes de la droite allemande, en particulier, et à celles de la droite européenne, en général.