Les périodes électorales sont aussi celles des bilans. Celui de la dernière législature est globalement positif. Par conséquent, nul ne serait choqué si le Conseil fédéral était reconduit dans sa composition actuelle. La stabilité politique de la Suisse a de nouveau fait ses preuves et la Confédération a, plus ou moins bien, surmonté les épreuves auxquelles elle a dû faire face. Elle est restée libre dans l’exercice de ses pouvoirs et de ses compétences ainsi que dans son action intérieure et extérieure.
Conditions sine qua non d’une démocratie suisse en bon état de marche, le consensus et le pragmatisme sont les deux mamelles de son système politique. Doté d’un extraordinaire soutien populaire, celui-ci nourrit la représentation idéale d’une Suisse idéale, où la politique intérieure n’a d’autre but que d’assurer aux citoyens le droit de rester libres dans leur périmètre national. Personne ne peut d’ailleurs critiquer cette intention, car elle est de loin la noble des démarches dont tout législateur tire sa légitimité. Mais, fidèle à la Déclaration des Droits de l’Homme et des Citoyens, « la liberté consiste [aussi] à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Et c’est là que le bât blesse. Car volontairement interprétée de manière égoïste et identitaire, la liberté de certains de nos compatriotes n’est dictée que par leur seul motif de porter atteinte à celle de nos voisins, voire à celle de nos partenaires. Elle n’est alors qu’un leurre idéologique au service du mépris de l’autre. Il en fut ainsi avec le secret bancaire ; il en est désormais ainsi avec la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse.
Reclus dans son salon, le Conseil fédéral a pris une décision lourde de conséquences le 11 février dernier. Par la voix de sa Présidente, il a clairement privilégié la préférence nationale aux principes européens. C’est son droit, voire son devoir. Ainsi le gouvernement suisse agit conformément à la décision populaire et introduira dès 2017 des contingents d’étrangers. La Confédération est libre de le faire, comme l’Union européenne sera alors libre de dénoncer les accords bilatéraux. A cet effet, Berne a dû envisager deux scénarios dont l’observateur ne peut encore savoir lequel a été retenu. Le premier suppose une sacrée dose de sincérité et de naïveté ; le second s’approche plus du cynisme et du réalisme. Primo, le gouvernement suisse croit vraiment que la mise en place de quotas d’étrangers n’entraînera aucune mesure de rétorsion de la part de l’Union européenne. Ou, secundo, le Conseil fédéral fait semblant et sait fort bien qu’il ne sera jamais en mesure de mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration de masse, conscient que celle-ci signifierait la mort inéluctable et programmée des Bilatérales.
Qu’il soit sincère ou cynique, naïf ou réaliste, le Conseil fédéral reste libre de privilégier l’une ou l’autre des solutions. Mais qu’il ne compte pas sur l’Union européenne pour régler une crise constitutionnelle helvétique qui ne la concerne d’aucune manière. L’UE n’en a cure et aura tout loisir à laisser l’entière liberté à la Suisse de se dépatouiller dans un imbroglio juridico-politique auquel elle préférera ne pas se mêler; sauf si ses intérêts propres sont en jeu. Ou pour le formuler autrement, elle ne manquera pas d’adopter la seule position qui la sied, à savoir de considérer que la Suisse reste libre de s’embourber dans l’une des pires crises de politique étrangère qu’elle ait connue depuis très longtemps.
Les périodes électorales ne sont pas seulement celles des bilans, mais aussi celles des perspectives. Malheureusement, ces dernières sont souvent mises sous le boisseau. Sitôt les élections passées, le dossier européen refera surface. Mais pour l’instant, motus et bouche cousue de la part d’une classe politique à qui parler d’Europe fait peur. Peur de dire la vérité, peur de perdre l’un ou l’autre suffrage, peur de heurter le sentiment d’une fausse assurance tout helvétique ou peur d’avouer que si la Suisse veut rester libre à l’égard de l’Union européenne, l’Union européenne peut tout aussi rester libre à l’égard de la Suisse. Car la liberté ne devient véritablement liberté que si elle est commune et indivisible. Pour ne pas savoir ou vouloir le reconnaître, on se laisse alors aller à un verbiage idéologique et malfaisant qui, sous les traits d’un slogan aguichant, recèle lui ce que les savants dénomment l’ethnocentrisme ou ce que les citoyens appellent plus communément le refus de l’autre. Qu’il soit donné ici le droit de rester libre pour le dire avec franchise et sincérité !