Si l’on en croit les sondages, et plus encore les résultats enregistrés lors de différents scrutins cantonaux ou locaux, les Verts ont tout à craindre des prochaines élections au Conseil national. A l’exemple de leurs homologues européens, ils sont en perte de vitesse, car ils n’arrivent plus à ranimer la flamme du renouveau qui les a longtemps caractérisés. Idem en France et en RFA. Condamnés d’une part à ne jouer que les spectateurs estropiés d’une gauche française mal en point, les écologistes ne sont, d’autre part, pas mieux lotis en Allemagne. Incapables d’y endosser leur rôle de parti d’opposition qui devrait leur revenir, ils laissent le soin à la gauche néo-communiste de la Linke d’assumer cette responsabilité. Qu’ils se trouvent à Berlin, à Paris, à Berne, voire autre part en Europe, les Verts n’attirent donc plus grand monde, à l’exception peut-être des quelques nostalgiques des actions protestataires d’antan, si caractéristiques des années quatre-vingt.
Émanation directe de ce que l’on appelait à l’époque « les nouveaux mouvements sociaux », les Verts avaient bénéficié d’une conjonction historique et politique favorable. Héritiers d’une pensée soixante-huitarde en quête de réforme, ils regroupaient alors en leur sein les nouvelles aspirations que les partis politiques traditionnels n’avaient pas su reconnaître à temps. Pacifistes et opposants bruyants contre la politique de réarmement de Reagan et de Brejnev, défenseurs des forêts menacées par les pluies acides ou précurseurs avant l’explosion de Tchernobyl du combat antinucléaire, ils avaient saisi le pouls d’une génération qui se qualifiait elle-même de post-matérialiste. Premiers lanceurs d’alerte de l’ère moderne, à l’heure même où cette expression n’était connue que d’un petit nombre, ils constituaient en quelque sorte l’avant-garde de la fin du 20e siècle.
Parce que repris par l’ensemble des autres familles politiques, les combats écologistes, environnementaux ou féministes ont néanmoins perdu, depuis belle lurette, de leur superbe. Merkel est aujourd’hui bien plus puissante que ne le sont ses collègues masculins de l’Union européenne et Doris Leuthard demeurera à tout jamais celle qui aura assuré la transition énergétique en Suisse. Alors, chacun s’en accommode et l’analyse semble faire consensus : les Verts européens ne sont plus ce qu’ils étaient, car ils se sont fait subtiliser leurs thèmes de prédilection par leurs concurrents directs et leurs adversaires politiques. Soit, l’analyse paraît juste, mais elle est fortement incomplète, voire partiellement erronée.
Certes, les écologistes sont les mieux placés pour combattre le réchauffement climatique. Sans nul doute, ils maîtrisent parfaitement cette affaire! Tout le monde en conviendra. Bref, question protection des ressources naturelles, les Verts s’y connaissent certainement plus que tous les autres. Non seulement militants écologiques, mais aussi experts du domaine, ils sont plus à même d’affronter les défis planétaires de demain. En toute logique, ils apparaissent en effet beaucoup plus fiables que ne peuvent l’être n’importe quels autres productivistes ou fervents partisans d’une « croissance forte et durable ». Faisons-leur donc confiance ! Pour appliquer les méthodes et recettes néolibérales, les électeurs européens s’en remettent bel et bien souvent aux partis libéraux ou antiétatiques. Alors pourquoi ne pas en faire de même pour l’écologie ? Pourquoi ce qui est vrai pour les uns ne le serait-il pas pour les autres ? On serait tenté de le croire et enclin à suivre un tel raisonnement. Sauf qu’une analyse purement mécanique et déductive a ses propres limites que l’on feint trop souvent d’ignorer.
Il ne suffit pas d’avoir raison sur l’écologie. Il faut aussi savoir se doter d’un modèle social. Et les Verts ne l’ont pas ou, au mieux, ne l’ont plus. Voulant, des décennies durant faire abstraction de la dialectique entre travail et capital, ils sont inexorablement tombés dans le piège théorique qu’ils se sont eux-mêmes posé. Face à une social-démocratie européenne sur la défensive, les écologistes restent dans l’expectative. Ils attendent comme on attendrait Godot, sans s’apercevoir qu’aucun parti politique, y compris le leur, ne peut faire l’impasse sur l’organisation sociale du monde contemporain. Parfois libéraux sur les plans économique et fiscal de même que libertaires sur celui des mœurs et des idées, leurs réponses sont dorénavant jugées insuffisantes pour résoudre les oppositions nées entre les perdants et les gagnants de la mondialisation.
Plus proches de ces derniers, car souvent issus de catégories sociales aisées et urbaines, ils aimeraient défendre les seconds, sans toutefois remettre en cause les règles actuelles d’une redistribution inégalitaire. Premières victimes de leur propre contradiction, les Verts se situent ainsi à la lisière de champs politiques relativement mal définis qui, bien que d’un indiscutable attrait conjoncturel et temporaire, n’offrent que peu d’espace à long terme. En ce sens, ils sont de plus en plus confrontés à une crise de légitimité dont l’origine remonte à leur genèse philosophique, à savoir celle de privilégier la nature à l’homme. Prisonniers d’un schéma théorique, où les idées les plus progressistes s’accommodaient aussi des plus obscures écoles de pensée biologique, les Verts se croyaient à l’abri de leur propre renouveau intellectuel. Bercés par leurs nombreux succès en Europe, ils se laissaient porter par la vague, oubliant que celle-ci s’échouera un jour, faute de n’avoir pas su effectuer à temps leur aggiornamento. A eux, maintenant de s’en rendre compte !