Politique européenne

La récitation de Sommaruga

Tous les écrivains en ont souffert. Comme tous les journalistes. Et même les universitaires. Le syndrome de la page blanche les a tous affectés. A vouloir à tout prix traiter n’importe quel sujet, voilà qu’aucun ne s’offre à vous. Alors fidèle au vieil adage qui ne fait pas chercher midi à quatorze heures, pourquoi ne pas aller à l’Hebdo pour écrire…dans l’Hebdo ? Comme Lagardère qui naguère sommait Philippe de Gonzague d’aller à sa rencontre, si celui-ci n’allait pas à la sienne, il fallut aller au forum (des 100) pour s’exprimer en ces lieux-mêmes.

A poursuivre la métaphore littéraire, l’art de la rhétorique délaisse malheureusement trop souvent l’estrade de l’excellence. L’heure de la leçon de récitation reprend alors ses droits, comme lors du discours de la Présidente de la Confédération du 7 mai dernier à Lausanne que les observateurs polis qualifieront de convenu. Fidèle aux règles de tout exercice oratoire des Conseillers fédéraux, elle resta dans les clous de la politique du gouvernement suisse. Non seulement était-ce là son droit, mais aussi son devoir. Personne ne peut lui reprocher de ne pas avoir fait son travail, personne ne peut lui reprocher de ne pas avoir enfreint le sacro-saint principe de la collégialité A l’inverse d’un Jean-Pierre Chevènement, qui s’était appliqué à lui-même le principe du « ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne », pas de risque analogue chez Simonetta Sommaruga.

La solidarité gouvernementale est une règle intangible de la démocratie. Et personne n’oserait la remettre en cause. Elle est nécessaire et contribue à la stabilité d’un système politique qui ne fait l’objet d’aucune critique de fond. C’est bien, voire très bien. Sauf que l’autosatisfécit ne suffit plus. Au-delà de tout grief personnel, qui en l’occurrence serait déplacé, comment ne pas s’interroger sur un rituel politique dont les Suisses ne prennent que très peu conscience ? En sa qualité de Cheffe du Département de justice et police », Simonetta Sommaruga était à la pointe du combat en 2013 et 2014 pour s’opposer à l’adoption de « l’initiative contre l’immigration de masse ». Voilà que plus d’un an plus tard, drapée de son habit de Présidente de la Confédération, elle revient sur le devant de la scène pour plaider le dossier de sa mise en œuvre. Soit le contraire de ce qu’elle racontait durant l’hiver 2013-2014. C’est légal. Est-ce pour autant parfaitement légitime ? Voire politiquement crédible ?

Que la Présidente de la Confédération ait pour argument principal le volet constitutionnel et le respect de la volonté populaire, personne ne peut lui en vouloir. Qu’elle explique en revanche que l’Union européenne doive se plier à la décision du peuple suisse, n’est-ce pas aller là un peu trop loin dans l’art de mépriser son partenaire ? Alors que la Suisse est parfaitement en droit de revendiquer sa souveraineté, qu’elle reconnaisse enfin à l’Union européenne de revendiquer la sienne ! Si Berne ne veut pas que Bruxelles lui dicte sa loi, il faut que Berne accepte aussi que ce n’est pas elle de dicter sa loi à Bruxelles. Et là est bel et bien le sentiment qui règne de plus en plus auprès de toutes les instances de l’Union européenne. A force de jouer la petite ingénue capricieuse, pour ne pas dire « la petite emmerdeuse », la Suisse est en train par rogner le capital sympathie dont elle disposait encore au sein de l’UE.

A vouloir tenir devant des décideurs avertis et éclairés des discours ternes et sans saveur, les Conseillers fédéraux font fausse route. Quitte à employer des arguments licites, mais peu réfléchis, ils franchissent eux-mêmes une limite dont ils n’ont pas reconnu le tracé. Adressant, par respect du résultat du 9 février 2014, une fin de non-recevoir à toute nouvelle votation, ils font preuve d’une approche restrictive de la dynamique démocratique. Ils se privent non seulement d’une honorable porte de sortie mais, fidèles à leur propre logique, suspectent même, sans s’en rendre compte, le Royaume du Danemark et la République d’Irlande de ne pas être dotés d’un système démocratique. A nous donc de rappeler que ces deux pays avaient revoté, en leur temps, pour adopter par voie référendaire, respectivement les traités de Maastricht, de Nice et de Lisbonne.

A force de mener une politique du faux-semblant, de critiquer des journalistes pour avoir divulgué des informations sur l’impopularité de la Confédération auprès des instances européennes, de faire la sourde oreille face à ceux qui, dans l’intérêt de Berne, voudraient enfin trouver une solution digne et équilibrée, les Conseillers fédéraux se murent dans un mutisme compact et se barricadent derrière un jeu politique à hauts risques. C’est leur droit, peut-être aussi leur devoir. Mais, est-ce la bonne stratégie ? Est-ce responsable ? Ainsi la Suisse n’est pas à l’abri de subir une cruelle défaite diplomatique. Ça ne sera pas faute de l’avoir prévenue !

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