Le 8 mai prochain, le 9 pour les Russes, nous fêterons les 70 ans de l’armistice. Peu d’entre nous l’ont vécu, ni l’auteur de ces lignes, ni la grande majorité de ses lecteurs. Toutefois, la Seconde Guerre mondiale continue à animer nos débats politiques. De certaines déclarations nauséabondes des leaders d’extrême droite à l’évocation toujours nécessaire des camps de la mort, elle reste non seulement présente dans notre mémoire collective, mais plus encore dans notre volonté démocratique et pacifique de refuser à tout jamais «un passé qui ne passe pas».
Parce que le conflit le plus meurtrier de l’histoire, la Seconde Guerre mondiale, revient régulièrement à la une de l’actualité. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, lorsque, pour celles et ceux qui feignent l’ignorer, l’Europe, naguère champ de bataille, est aujourd’hui devenue le havre de paix que l’on connaît. Pour le pire, lorsque, pour celles et ceux qui l’instrumentalisent, cette même Europe sert d’échappatoire pour régler des comptes qui auraient dû être soldés depuis fort longtemps.
Certes, rien n’interdit d’éprouver une certaine sympathie pour les Grecs, victimes d’une austérité que nul ne souhaite partager un instant avec eux. Certes, rien n’interdit d’éprouver une certaine défiance pour des Allemands, désormais sûrs et dominateurs envers des peuples qu’ils ont autrefois massacrés. Mais faut-il, 70 ans après la fin de la Guerre, mettre les réparations au centre d’un débat politique et financier? Avec comme unique raison celle de rétablir une économie sacrifiée d’un État de l’Union européenne ou celle de résoudre la crise de la monnaie unique qui ne trouve ses racines ni dans les atrocités du Troisième Reich, ni dans un combat de résistance qui ne ressemble que très peu à celui des partisans d’antan? Ne serait-il pas plus juste et plus honnête de ne pas toujours vouloir tout confondre, de ne pas désigner de faux coupables parce qu’ils ne sont que les petits- et arrière-petits-enfants de ceux que l’on aurait dû condamner dès 1945?
L’Allemagne d’aujourd’hui, car c’est d’elle qu’il est question, n’est plus redevable à la Grèce des réparations de guerre. En revanche, la RFA a, par maladresse diplomatique ou par suffisance politique, tout fait pour qu’Athènes sollicite à nouveau Berlin. Que le temps soit donc venu d’arrêter cette querelle stérile qui déshonore celles et ceux qui la poursuivent. Pourquoi ne pas trouver alors une solution de compromis et instituer, par exemple avec le soutien financier de la République fédérale, un fonds archéologique pour la restauration des monuments helléniques? Plus fort en sera alors le symbole, car l’histoire devrait aussi nous apprendre à préserver ce que le berceau de la démocratie nous a légué.
Ce n’est pas là faire amende honorable. L’Allemagne n’en a pas besoin, tant son travail de mémoire a été à la hauteur de son engagement. N’a-t-elle pas également servi de modèle pour d’autres pays, obligés eux aussi à s’interroger sur leur propre passé? Sauf que son exemplarité ne date que de 1969, soit depuis l’arrivée du chancelier Willy Brandt au pouvoir à Bonn. Tournant historique dans la vie politique de la RFA, l’alternance social-démocrate venait de mettre fin à vingt années de mensonges et d’obscurantisme mémoriels. A coups de guerre froide, de miracle économique allemand et d’atlantisme forcené, la République fédérale des années cinquante avait réussi à oublier l’inoubliable. A vouloir cacher son déshonneur, elle avait trouvé de nouveaux coupables. Non le nostalgique du Troisième Reich, mais le défenseur du régime soviétique.
Trop longue fut l’époque de l’impunité. Trop révoltant fut le silence des premiers dirigeants allemands. Pour eux, le passé d’un tortionnaire national-socialiste valait mieux que le présent d’un simple militant communiste. C’était inadmissible, mais malheureusement parfaitement admis. Admis comme le refus d’endosser la responsabilité des crimes commis hors des frontières allemandes, admis comme la frilosité de ne pas payer les réparations de guerre, admis comme la volonté de faire fi de la justice et de ne pas traduire les assassins nazis devant les tribunaux allemands. Alors, les antinazis étaient suspectés d’être antiallemands, comme Fritz Bauer, le procureur social-démocrate et juif des «procès d’Auschwitz» en 1963, comme les écrivains du «Groupe 47» ou comme certains États qui, comme la Grèce, auraient dû recevoir alors ce que désormais ils réclament à cor et à cri. Ainsi, 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne d’aujourd’hui unie, démocratique et pacifique, n’en finit pas d’être soupçonnée. C’est intolérable et inacceptable à la fois. Mais n’en est-elle pas elle-même responsable? À n’avoir pas su et voulu régler à temps les factures de ses propres fractures de l’histoire!