Politique européenne

Pourquoi Minsk?

La Biélorussie a la réputation d’être la dernière dictature d’Europe. Elle ne l’est pas vraiment, son Président Alexandre Loukachenko étant régulièrement réélu « démocratiquement » à la tête de l’État. Pourtant, personne n’est dupe. Les présidentielles biélorusses sont arrangées et leur score est connu à l’avance. Mais rien ne dit que ce même Alexandre Loukachenko serait battu, si le scrutin se déroulait dans les règles de l’art. Bien qu’il faille le regretter, il continue de jouir d’un certain prestige auprès d’une population très russophone et de celle d’autres États mis au ban des nations. Qu’on se le dise, la Biélorussie n’est pas l’Ukraine et ne compte d’ailleurs pas le devenir de si tôt.

Mis à l’index par la majorité des dirigeants européens, placé au même titre que la nomenklatura biélorusse sur la liste noire de l’UE, Alexandre Loukachenko a réussi à se forger une place convoitée sur la scène diplomatique. Malgré l’interdiction adressée à toute délégation européenne de se rendre dans son pays, Il vient en quelque sorte de prendre une belle revanche sur l’Europe des 28 qui n’a de cesse cajolé sans succès son opposition politique. Ainsi a-t-il fait de de sa capitale le lieu des négociations quadripartites pour régler la guerre qui oppose les forces légalistes aux séparatistes pro-russes. Nettement plus proche de Moscou qu’il ne l’est de Kiev, Loukachenko a alors « offert » ses bons offices pour que Minsk devienne une ville de discussions et d’accords de cessez-le-feu, sinon de paix. Objet justifié de toutes les critiques nationales et internationales, despote et autocrate, par définition peu respectueux des droits de l’homme et de la femme, le président biélorusse a parfaitement joué le coup. Il s’est doté d’une légitimité européenne et internationale qu’aucune partie prenante ne risquerait de remettre en cause pour l’instant. Bref, Alexandre Loukachenko s’est imposé là où on l’attendait le moins et là où il péchait le plus, à savoir en politique étrangère.

S’étant parfaitement rendu compte que seule sa capitale pouvait offrir aux belligérants et aux médiateurs occidentaux le cadre politique et géographique adéquat pour une négociation aussi incertaine qu’ardue, il a saisi la balle au bond. De fait, aucune autre ville n’aurait pu remplacer Minsk à l’heure actuelle. Dorénavant, tous les autres pays d’Europe centrale et orientale sont en effet dirigés par des responsables trop proches de l’OTAN. Pour Vladimir Poutine, ceci aurait constitué, ni plus ni moins, un casus belli. Il aurait alors immédiatement refusé de se rendre dans tout autre endroit pour y défendre ses alliés et ses positions dans le Donbass et autres régions plus ou moins proches de la Fédération de Russie. Minsk reste ainsi le dernier bastion de l’influence moscovite dans ce que, par mégarde ou par méconnaissance, on continue de nommer, impunément et en seule référence au bloc soviétique, l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, à l’exemple de la guerre en Ukraine, la géopolitique européenne a bel et bien changé, de sorte que toute dichotomie simpliste entre une Europe orientale et occidentale est à ranger définitivement dans les tiroirs de l’histoire.

Mais cela ne saurait toutefois pas soustraire les autres Européens de leurs propres responsabilités. Loukachenko et plus encore Poutine viennent de leur envoyer un message dont ils ne peuvent pas ignorer le contenu : la Russie reste et restera un acteur incontournable pour la stabilité en Europe. Bien mal conseillé-e- serait donc celui ou celle qui essayerait d’en faire fi. Avec Minsk comme relai, Moscou a réaffirmé avec perte et fracas sa force en Europe. Vouloir lui disputer sa puissance, n’aurait alors aucun sens et pourrait même mettre à feu et à sang une partie particulièrement instable du continent européen. Pourquoi alors jouer la politique du pire, lorsque la seule alternative demeure aujourd’hui, et plus que jamais, la voie de la négociation et forcément celle de la concession, même territoriale ?

Au prix d’offrir une nouvelle légitimité à Loukachenko et à Poutine, c’est là ce qu’ont bel et bien compris François Hollande et Angela Merkel. Au-delà des efforts déployés par l’OSCE, à l’image de ceux fournis par Didier Burkhalter, ils ont mis tout leur poids dans la balance, non seulement pour redorer le partenariat franco-allemand, mais aussi pour trouver une solution de paix acceptable pour l’ensemble de l’Europe. Plus audacieux en la matière que ne l’est « l’action extérieure » de l’UE, ils ont saisi une chance qui peut être historique. S’ils réussissent dans leur entreprise, qui s’annonce certes risquée et périlleuse, ils auront démontré que décidemment rien ne va en Europe sans la France et l’Allemagne. De même auront-ils contredit les pronostics de tous les fossoyeurs du tandem franco-allemand qui, une fois de plus, se seront encore trompés. Pas sûr que cela puisse plaire à d’autres membres de l’Union européenne, eux qui ne prêchent leur fidélité qu’à l’OTAN et aux États-Unis.

Quitter la version mobile