Que l’on se garde bel et bien de tirer des conclusions trop hâtives sur ce qui vient de se passer en France ! Que la société française ait changé, nul ne pourra le contester ! Que les Français aient été, dans leur très grande majorité, à la hauteur de ces tragiques événements, non plus ! Mais ce constat n’en demeure pas moins que très limité. Et même si François Hollande s’est révélé être un autre homme que celui que l’on avait décrit depuis plus de deux ans, cela ne suffit pas de faire de la France un pays qui aurait scindé son histoire en deux, celle d’un avant 7 janvier et celle d’un après 11 janvier 2015.
La gauche française s’est certainement réveillée de son apathie dans laquelle elle avait sombrée depuis la dernière élection présidentielle de 2012. Plus que la droite, elle a bravé le pavé pour crier son indignation face au terrorisme. Mais de faire du Président de la République et de ses partisans les grands vainqueurs de cette terrible épreuve, voilà qui serait aller un peu vite en besogne. Car qu’elle l’admette on non, « Charlie » a placé la gauche française devant un choix identitaire dont elle ne peut plus se soustraire. Loin des rivalités qui naguère opposaient la gauche traditionnelle, d’essence plus marxiste, à ladite « deuxième gauche », précurseur du social-libéralisme d’aujourd’hui, elle n’est plus en droit de faire l’impasse sur ses fondamentaux.
Pour l’avoir trop longtemps fait, elle s’est laissé gagner par des compromis communautaristes qu’elle n’aurait jamais dû signer. Par naïveté politique, croyant que, selon la formule consacrée, les électeurs issus de l’immigration voteraient toujours pour elle ou par peur de se mettre le monde musulman ou arabe à dos, elle a fermé les yeux sur ce qu’elle a toujours incarné : le respect des valeurs républicaines. Pas toujours au rendez-vous avec l’histoire, minée plus d’un siècle durant par ses divisions internes, traversée par des luttes idéologiques stériles ou mal comprises, la gauche française a toutefois souvent mieux représenté la France que ne l’a fait la droite. Car, plus que tout autre, elle a toujours et volontairement confondu l’idée qu’elle se fait de la République avec celle qu’elle a de la démocratie.
Mais voilà qu’aujourd’hui, la gauche française est prise à son propre piège. Sans que la démocratie française ne soit en danger, c’est la République née des Lumières et de la Révolution de 1789 qui pourrait l’être. Non qu’il faille craindre un retour de la royauté, mais, en revanche, un renoncement aux principes qui s’opposent au racisme, à l’antisémitisme et à l’intégrisme. Bien qu’elle ait eu raison de condamner le néo-colonialisme, la gauche française a eu tort de faire de chaque « arabe » un enfant perturbé par le passé colonial de ses parents et grands-parents! Bien qu’elle ait eu raison de s’en prendre à l’islamophobie, mot passe-partout et par conséquent indécis et imprécis, pourquoi ne pas s’indigner de son silence lorsque des jeunes et des moins jeunes, au détour d’une manifestation pour la Palestine ou contre Israël, se plaignent ouvertement qu’Hitler n’ait pas assez gazé de juifs ? Bien qu’elle ait eu raison de prendre congé de son anticléricalisme légendaire, comment admettre qu’elle ait dérogé au principe de la laïcité et laissé perpétrer, devant ses yeux, des actes qui violent, au sens propre comme au sens figuré du terme, les droits de l’homme et surtout ceux de la femme ?
Et plus encore, car mieux placée que ne le sont ses adversaires, la gauche française ne peut plus passer sous silence l’influence exercée par le religieux sur la politique. Attachée à la liberté de croire ou de ne pas croire, elle n’a plus le droit de céder. Elle a failli le faire face à la « manifestation pour tous », elle l’a trop souvent fait face à des intermédiaires religieux qui, au nom de la pluralité des cultes, ont endoctriné des centaines, voire des milliers de personnes. Prêtée à tort à André Malraux, la phrase, selon laquelle « le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas », prend de nos jours une tout autre signification que celle que l’on avait pour habitude de lui attribuer. A ne vouloir considérer notre siècle que comme l’histoire séculaire de l’emprise croissante de la religion sur la vie de chacun d’entre nous, quelle pire attitude pourrions-nous avoir que celle de ne pas vouloir défendre notre liberté de pensée et de parole ? C’est là l’un des principaux dangers qui guette désormais nos sociétés laïques ou sécularisées. Néanmoins, ne nous trompons pas d’adversaire. Ce n’est pas là déclencher une nouvelle guerre des religions, mais condamner au plus profond de notre âme celles et ceux, qui au nom de n’importe laquelle d’entre elles, n’accepteraient ni notre manière de vivre, ni notre art d’aimer. Un débat qui, par conséquent, est bien loin de ne concerner que la seule gauche française, mais aussi chaque citoyen croyant, athée, suisse, européen ou universel.