L’ordinateur made in Vaud

Au temps des smartphones, savons-nous encore qu’en Suisse on créait des claviers « smart » dès le milieu des années 1970 ? Le Smaky (pour « smart keyboard », clavier intelligent), micro-ordinateur romand destiné à l’éducation et vendu jusqu’en 1998, a été une belle et riche aventure. Il était évident d’ouvrir ce blog avec quelques éléments de son histoire. J’en ai profité pour rencontrer le père du Smaky, le professeur Jean-Daniel Nicoud, depuis toujours à la recherche de la machine idéale pour expliquer l’informatique à nos enfants.

Blupi, la mascotte du Smaky

Blupi, la mascotte du Smaky

L’arrivée du microprocesseur en 1971 a révolutionné l’informatique. Cet élément central, « coeur » de la machine, a permis aux bidouilleurs de rêver d’ordinateurs à prix abordable et de taille raisonnable. Au milieu des années 1970, les projets autour du microprocesseur se multiplient dans le monde entier. Aux Etats-Unis notamment, la toute jeune Silicon Valley est en ébullition et de nombreuses entreprises sont créées : Microsoft en 1975, Apple l’année suivante.

A cette époque, les écoles étaient parfois équipées d’un mini-ordinateur, machine chère, particulièrement encombrante et difficile d’accès : à l’EPFL, le mini-ordinateur Nova du Laboratoire des calculatrices digitales (LCD) valait 20’000 dollars. Il fallait trouver un moyen de donner aux étudiants un accès à l’ordinateur et à ses périphériques (disque dur, imprimante). Parmi les projets du LCD, dirigé par le professeur Jean-Daniel Nicoud, je retiens celui de René Sommer, le Novasim, qui permettait à dix étudiants d’utiliser en parallèle le Nova… en divisant aussi par dix la mémoire disponible de 4 kilo-octets, soit plusieurs millions de fois moins qu’un ordinateur actuel !

DILU, des lunettes de visualisation en 1972

DILU, des lunettes de visualisation en 1972

En 1974, impressionné par les premiers développements réalisés dans le laboratoire de l’EPFL (mini-lecteur de bandes perforées Microleru, lunettes de visualisation DILU, imprimante miniature, etc.), le directeur technique de Digital Equipment Gordon Bell invite Jean-Daniel Nicoud à Maynard, près de Boston, pour travailler sur un projet de micro-ordinateur. Toutes les conditions étaient remplies : « Nous étions technologiquement mûrs. Le microprocesseur arrivait, j’étais aux Etats-Unis, j’avais des contacts avec des fabricants de composants et un partenaire pour le logiciel. Le concept de Smaky était clair, il fallait simplement l’amener à quelque chose d’utilisable », se souvient le professeur. De retour en Suisse en 1975, le projet se poursuit, financé par Digital Equipment et l’Ecole polytechnique de Zürich, qui avait besoin de terminaux graphiques pour un ordinateur PDP-11. Au final, le Smaky 4 est construit, à la main, à 20 exemplaires. Le premier micro-ordinateur suisse est né, plusieurs mois avant les premiers micro-ordinateurs américains comparables (carte mère, clavier et écran graphique).

Smaky 4 avec le lecteur de bandes perforées Microleru et un coupleur acoustique

Smaky 4 avec le lecteur de bandes perforées Microleru et un coupleur acoustique

Mais l’aventure ne fait que commencer. Alors que le numéro 5 avait été renommé en Bobst Graphic Scrib et était devenu un portable pour les journalistes (je raconterai certainement l’histoire du Scrib dans un futur article), le Smaky 6 voit le jour en 1978. C’est sollicité par Raymond Morel, du Collège Calvin à Genève, que le LCD, bientôt renommé Laboratoire de micro-informatique (LAMI), conçoit une machine très avancée pour l’époque. Basé sur le microprocesseur Zilog Z80, le Smaky 6 était aussi l’un des premiers micro-ordinateurs installés en réseau. Pour commercialiser le produit, l’entreprise Epsitec est créée avec, à sa tête, Cathi Nicoud, la femme du professeur Nicoud.

C’est parfois le système D qui prenait le relais. Un professeur de travaux manuels du Collège de Pully, Yvan Dutoit, a construit tous les boîtiers métalliques durant son temps libre, alors qu’André Thalmann avait pour plaisir de dénicher les pannes des Smaky, gratuitement. René Sommer est intervenu pendant le développement, raconte le professeur Nicoud : « Il habitait chez moi, mais je ne le payais pas… C’était formidable, il y avait une telle liberté ! Etant donné que nous étions dans le vent, personne ne réagissait, très peu étaient jaloux. » A partir du début des années 1980, les Smaky n’ont cessé d’évoluer. Premières souris, système d’exploitation performant, logiciel à grande valeur pédagogique et documentation en français : la marque suisse rivalisait avec les compatibles IBM et les Macintosh.

Le magazine Smaky Info de décembre 1989 annonce le logiciel Page, de Daniel Roux

Le magazine Smaky Info de décembre 1989 annonce le logiciel Page, de Daniel Roux

Alors, avec une équipe énergique et des ordinateurs à la pointe de la technologie, pourquoi les Smaky n’ont pas été vendus à plus large échelle, pourquoi Epsitec n’est pas devenu un Apple suisse ? C’est une question qui revient systématiquement lorsque je raconte cette histoire aux visiteurs du Musée Bolo.

Du côté du LAMI, l’objectif n’était clairement pas commercial. Le professeur Nicoud s’intéressait aux nouvelles technologies et ses étudiants étaient d’abord attirés par la recherche : « L’esprit n’était pas du tout le même qu’aujourd’hui, où on baratine les étudiants pour qu’ils créent une startup avec n’importe quoi. » Chez Epsitec, on cherche alors à placer les Smaky dans les écoles, à continuer la collaboration avec les professeurs qu’on connaît. La promotion, bien qu’elle soit imaginative et dynamique, à l’image de la caravane reconvertie en local de démonstration mobile par David Besuchet, reste locale. Le professeur Nicoud va plus loin : « Si quelqu’un avait approché Epsitec pour diffuser les Smaky plus largement, cela aurait été catastrophique. Avec un vendeur pour dire ce qu’il fallait faire, l’équipe se serait démotivée très vite. » En 1986, lorsque le Smaky 100 est opposé au Macintosh, il est difficile de trouver les arguments. Les cantons et villes qui envisagent une large informatisation ont de la peine à faire confiance à une petite entreprise de la région, « d’autant plus qu’elle est dirigée par une femme… »

La caravane Smaky sur la Place de la Planta à Sion

La caravane Smaky sur la Place de la Planta à Sion

Durant 20 ans, jusqu’en 1998, 4’500 Smaky ont été vendus. Alors que le Smaky continue à vivre via un émulateur sous Windows, Epsitec commercialise maintenant des logiciels pour PC, notamment les logiciels de gestion Crésus.

A la fin de l’entretien, Jean-Daniel Nicoud me montre un petit montage électronique Arduino qu’il a préparé, avec un affichage simple et des lumières qui s’allument. Son but ? Aider à résoudre le problème de l’enseignement dans les collèges, transmettre la culture informatique en se basant sur la compréhension du microprocesseur. Un peu comme il y a 40 ans, avec les premiers Smaky.

 


PS : Tous les modèles de Smaky, prototypes compris, sont exposés au Musée Bolo, à l’EPFL.

Yves Bolognini

Yves Bolognini

Ingénieur EPFL, Yves Bolognini se passionne pour l’histoire de l’informatique depuis plus de vingt ans. D’abord collectionneur, il fonde en 2002 le Musée Bolo, première exposition permanente du genre en Suisse. Il est le président de la fondation Mémoires Informatiques, qui travaille avec une association d’amis pour sauver un patrimoine précieux et raconter la révolution numérique.

13 réponses à “L’ordinateur made in Vaud

  1. Bonjour! Me souviens d’avoir fait de la musique assistée par ordinateur à l’ecole avec un Smaky 100 relié à un synthétiseur Yamaha DX-7. De très bons souvenirs!

  2. Bonjour,
    Enseignant secondaire en sciences et en mathématiques depuis plus de 30 ans, j’ai été initié, comme beaucoup en Suisse romande de la génération 195…, à la microinformatique grâce à Smaky… et je ne l’ai PAS abandonné !
    PAGE reste pour moi le logiciel* le plus pratique et efficace pour produire la majorité de mes documents (tests, cours…) -dont « on » reconnaît parfois la qualité graphique remarquable (non trahie par la photocopie -dessin vectoriel simple à maîtriser, sans compter la faible taille des fichiers). Bravo et merci à ses concepteurs !
    Meilleurs messages.
    F. Schnegg

    * (Je me demande d’ailleurs combien il reste de « dinosaures » comme moi en Romandie…)

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