Le fascisme n’est pas là où l’on croit

« Un vice-président proche des néo-fascistes ». C’est ainsi que Le Courrier me présente sur toutes ses affichettes de Suisse romande. Sans contexte, sans scrupules, sans déontologie, sans gêne. Car non, disons-le clairement, je ne suis pas « proche des néo-fascistes ».

Commençons par l’objet du crime, puisque c’est de ça qu’il s’agit. Le 18 juin, à l’invitation du média satirique La Hallebarde, j’ai l’occasion de donner une conférence sur la démocratie directe, l’Etat de droit et la neutralité. Présentant un thème institutionnel avec ma casquette de juriste investi en politique, je ne risque pas grand-chose, non ? D’autant plus que mon rôle, précisément, est de défendre nos institutions politiques…

Deux autres orateurs seront présents. Et alors ? J’ai l’habitude de tenir le même discours où que je sois, quel que soit mon public. Je ne travestis guère mes idées par complaisance, c’est ainsi. Et il se trouve que je fais partie de ceux qui croient au pouvoir du dialogue.

Le 18 juin, donc, je présente mon sujet – démocratie directe, Etat de droit, neutralité – puis écoute les autres conférences. Des points de vue fort intéressants et sans propos litigieux à ma mémoire. Et quand bien même il y en aurait, faut-il refuser de défendre un point de vue s’il n’est pas partagé par tous ? La conférence se termine de manière conviviale, entre débats et partage avec le public.

Une campagne digne de l’inquisition

Voilà que, deux mois plus tard, le site criminogène « renverse.co » (interdit en Suisse puis exilé aux Etats-Unis, bien connu pour la revendication d’incendies criminels, les appels à la violence, la désinformation et la diffamation) relance le sujet. On y jette pêle-mêle des affirmations plus ou moins étayées pour affubler les autres conférenciers de gros mots, afin de me salir par association : néonazi, fasciste, extrême-droite… les ficelles sont grosses, mais les termes sont lancés.

Evidemment, pas un mot sur l’événement en soi. Pas une ligne sur le fait que je suis un invité « externe ». Pas un iota non-plus sur la teneur de mon discours. Pas une chance donnée aux intéressés pour se défendre. Si le site criminogène renverse.co ne fait pas état de cela, c’est qu’il n’y a rien à redire sur ma participation. J’ai défendu, à mon habitude, l’Etat de droit, la démocratie directe et la neutralité. Pourtant, les médias dits « traditionnels » reprendront directement les formulations malveillantes pondues pour eux. Ils feront exactement ce qui était attendu d’eux.

Me voilà affiché « proche des néo-fascistes » dans toute la Suisse romande. Pour avoir donné une conférence, faut-il le rappeler une fois encore, sur des valeurs inhérentes à notre Etat de droit. Pour avoir défendu la démocratie directe – l’antithèse du fascisme. Pour avoir expliqué les enjeux de notre politique de neutralité. Je rejette avec la plus grande fermeté ces accusations aussi graves qu’infondées. Autant le dire tout aussi clairement : je continuerai à partager ce en quoi je crois. Je le ferai tant auprès des gens qui sont d’accord avec moi qu’auprès des autres, dans le respect de la loi. Car sans cela, la liberté d’opinion ne fait aucun sens. Et sans elle, c’est la démocratie directe qui disparaît.

Des questions ouvertes

Partant de ce qui précède, plusieurs questions sont ouvertes :

  • Les rédactions de la RTS et du Courrier, entre autres, ont-elles l’habitude de promouvoir des sites criminogènes comme renverse.co ? Sur les ondes de la RTS, ce dernier était décrit hier comme « un site d’information » alors que le Courrier qualifiait benoîtement la plateforme de « site antifasciste ». La même question se pose au sujet des personnalités politiques qui ont partagé l’article en question, dont le président du PS Vaud Romain Pilloud et le député Vincent Keller.
  • La RTS et le Courrier ont-ils l’habitude de reprendre le vocabulaire militant de telles plateformes de désinformation sans vérification ? L’expression « néo-fasciste », par exemple, est loin d’être anodine. Le fait d’imprimer ces mots en grandes lettres sur les placards de Suisse romande constitue une profonde atteinte à l’honneur de l’élu de milice que je suis (je me réserve par ailleurs la possibilité d’exercer mes droits à ce sujet), cela d’autant plus alors que rien ne vient plaider pour une prétendue proximité idéologique entre de telles idées et moi-même.
  • Doit-on renoncer à promouvoir des valeurs qui nous sont fortes pour éviter l’inquisition médiatique ? C’est  ce que feront sans nul doute ceux qui ne voudront pas payer le prix dont je m’acquitte aujourd’hui. Mission accomplie pour les tenants de la cancel culture et de l’auto-censure, donc. Parmi ces valeurs, celles du débat et de la liberté d’opinion, de toutes les opinions, passeront à la trappe dès lors que l’on criminalisera socialement l’échange d’idées.
  • Faut-il isoler les moutons noirs ? A supposer qu’il y ait effectivement eu des personnes sujettes à l’extrémisme dans la salle, l’ostracisation aurait-elle réellement été la bonne solution, ou le dialogue offre-t-il de meilleures perspectives ? En isolant les personnes qui s’interrogent sur le bien-fondé des valeurs libérales de notre société, ne les pousse-t-on pas précisément vers l’extrémisme et la sectarisation ?

Pour ma part, je ne regretterai jamais d’avoir participé au débat démocratique, promu les valeurs fondamentales de notre Etat de droit et présenté diverses particularités juridiques de nos institutions. Je ne renoncerai pas au dialogue et refuse de me fermer aux échanges d’opinions qui s’inscrivent dans le cadre légal. Parler avec tout le monde, ce n’est pas être idéologiquement proche de tout le monde.

Aujourd’hui, quel que soit le nombre de commentaires haineux habilement engendrés à mon encontre par les médias de masse, j’ai la conscience parfaitement tranquille et je peux me reposer sur une certitude revigorante : si certains comportements dans cette affaire s’apparentent effectivement à des pratiques fascisantes, j’en ai la conviction, ils ne viennent pas de moi.

Faudra-t-il décliner son identité de genre pour toucher des subventions à Lausanne ?

Mardi soir, après un débat nourri, le Conseil communal de Lausanne a adopté une résolution demandant la mise à disposition d’argent public pour financer des œuvres créées par des « artistes femmes et/ou de genres minorisés » afin de les exposer dans l’espace public. L’objectif étant de « permettre à un large public d’être confronté à de l’art produit par des personnes peu mises en avant habituellement ». Il s’agit d’une profonde erreur d’appréciation.

Avant toutes choses, précisons-le : je ne souhaite aucunement faire un procès d’intention à l’auteur de cette proposition qui agit à l’évidence pour une cause qui lui tient à cœur, soit la lutte contre les inégalités, et souhaite limiter certaines disparités dans l’espace public.

Mon commentaire vise à mettre en exergue le glissement dangereux du dogme égalitariste qui conduit de plus en plus visiblement à un cloisonnement de la société sur le modèle américain et, in fine, se montre contreproductif et néfaste.

Les personnes catégorisées comme « minorités de genre » devraient s’annoncer comme telles

Avant les appréciations sur le fond, commençons par aborder l’application pratique. Dans l’hypothèse où la Municipalité décidait d’appliquer la résolution afin d’orner l’espace public d’œuvres n’étant pas créées par des hommes s’identifiant comme hommes, elle devrait réserver des financements spéciaux aux femmes et aux minorités de genre.

Si cela ne devrait pas poser de problèmes pour la première catégorie (quoi que…), la seconde interpelle : comment sera déterminé le cercle des personnes minorisées ? Devront-elles signer un formulaire ou s’inscrire sur un registre ? Le changement d’état civil fera-t-il foi ? Une déclaration sur l’honneur suffira-t-elle ou l’autorité aura-t-elle la compétence d’exclure les abus évidents, donc d’enquêter ?

Dans tous les cas, cette proposition ferait la différence entre les personnes minorisées qui souhaitent se déclarer, s’afficher comme telles, et les autres, qui ne le souhaitent pas. Cette obligation de coming out exemplifie la pente glissante du débat égalitariste, qui ne bénéficiera assurément pas aux premiers concernés.

Notons ici qu’il existe aussi des artistes qui ne créent pas au nom d’une cause ou d’une identité, mais par pure expression artistique intrinsèque – ces derniers devront se raviser ou se passer d’argent public.

Les artistes masculins qui acceptent leur sexe biologique portent-ils le poids de l’histoire ?

S’il est vrai qu’à travers les siècles, les femmes artistes n’ont eu que peu de place et que cela peut se ressentir aujourd’hui dans les espaces publics, la solution proposée crée une nouvelle discrimination. En excluant les hommes qui s’identifient comme hommes (plus de 99,5% d’entre eux, donc[1]) du programme de subventions, on choisit de leur faire porter le poids de l’histoire.

Est-il juste qu’un prometteur artiste lausannois né au XXIe siècle se voie exclu d’un programme public dans un but de réparation du cheminement de notre société à travers son histoire ? Non, à l’évidence. Prétendre le contraire, c’est perdre de vue la noble cause de l’égalité en droit et la remplacer par le vil dessein de revanche et d’une nouvelle forme de ségrégation, qui fait des ravages outre-Atlantique.

Je passe sur le fait que la résolution présuppose que les artistes masculins de ces derniers siècles étaient tous en phase avec leur identité de genre – ce qui est un comble, avouons-le – et sur les potentielles violations de la loi sur l’égalité, voire de la norme pénale sur la discrimination, si de tels débats venaient à s’étendre à l’orientation sexuelle des artistes.

Un cloisonnement « à l’américaine » de la société, symbole de la génération Netflix

Pour ma part, comme l’immense majorité de la population, je ne vois pas, au musée ou dans la rue, un tableau peint par un homme cis, une statue sculptée par une femme trans ou l’œuvre d’une personne menstruée non-binaire. J’apprécie des créations, je m’intéresse à des auteurs.

Je prends acte du fait que l’immense majorité d’entre eux n’a pas souhaité mettre en avant sa perception de soi ou son orientation sexuelle et je souhaite qu’elle n’ait pas à le faire à l’avenir. Si l’invisibilisation de certaines ultra-minorités peut être un problème réel, l’obligation d’identification est tout aussi intrusive et peut s’apparenter à une forme de voyeurisme.

J’appréhende donc avec méfiance le mouvement actuel visant à ne plus apprécier l’œuvre sans juger l’auteur, à ne plus considérer l’auteur sans le cloisonner dans une catégorie fondée sur l’appartenance de genre ou de race et à ne plus voir cette catégorie sans l’opposer à toutes les autres.

Ce débat, certainement lancé de bonne foi au Conseil communal, pouvait paraître anodin. Il posait en fait les bases de la nouvelle lutte des classes de la génération Netflix, forçant les gens à s’auto-cloisonner pour les opposer les uns aux autres.

[1] « Panorama de la société 2019 : les indicateurs sociaux de l’OCDE », OCDE, 2019, p.10.