La machine est à l’origine du monde moderne

En collaboration avec Philippe Grize, Directeur, HE-Arc Ingénierie

L’histoire s’accélère : la machine devient autonome après avoir été longtemps sous l’emprise de l’homme, elle s’émancipe donc. Faisons rapidement un petit tour de l’évolution de la machine depuis la première révolution industrielle. D’abord, il faut évoquer la « machine à vapeur » qui va produire pour la première fois de l’énergie à volonté pour la production et les transports. S’ensuivront des transformations sociétales majeures avec de nouvelles institutions et de nouvelles constitutions.

Pour notre propos sur la machine, c’est l’arrivée des usines qui représente la transformation majeure. En effet, l’usine remplacera les ateliers et les établis des artisans.

Puis la « machine-outil » va reproduire les mouvements de la main de l’homme et en amplifier la force.

L’automobile va inventer la fabrication à la chaîne, la Ford T en sera le marqueur universel et dans l’horlogerie, ZENITH produira à la chaîne pour l’armée anglaise des montres bracelets lors de la première guerre mondiale. Puis viendra ensuite, et ceci dès les années 50, l’électronique et l’automatisation.

La programmation : c’est la naissance de la « machine à commande numérique » et des « robots ». Après les américains de General Electric et les japonais de FANUC, les fabricants suisses notamment de l’Arc jurassien se rebiffent et passent à l’offensive en perfectionnant à l’extrême la machine à commande numérique. D’autres industriels suisses romands dont Tornos suivront la tendance nouvelle et prendront ainsi le marché du haut de gamme.

Aujourd’hui, c’est une nouvelle révolution qui se profile avec le « machine learning ». L’Intelligence Artificielle prend en quelque sorte le relais. On assiste à l’émergence de machines capables de s’autoprogrammer par exemple, la machine-outil 701S de Willemin-Macodel.

Les algorithmes sont au centre de la transformation.

Dès lors que l’auto-programmation devient la règle comme pour la voiture autonome, les assistants numériques (Siri, Alexa, Google Now, etc.), les drones militaires, les applications de santé « augmentée », etc. alors la machine-outil devient à son tour « intelligente », l’ordre des choses s’inverse.

Il ne s’agit donc plus du rapport hiérarchique entre des hommes qui manipulent des machines mais bien les machines autonomes qui agissent seules et influencent l’homme. La voiture nous conduit, le téléphone organise notre calendrier en prenant la liberté de fixer les rendez-vous, le drone agit en autre comme un tueur à gage, la médecine prédit avant de guérir et la machine-outil apprend et s’autogère. Ce n’est pas tant notre nouveau rapport aux machines qui compte mais bien cette inversion de l’ordre de la chaîne de commandement, cela représente même une vraie rupture. La machine possède désormais la capacité de se comporter de manière autonome et nous devrons nous adapter.

Telle est la nouvelle réalité qui se dessine.

Quant à l’enjeu économique que cela peut représenter, il est tout simplement énorme. Il est clair que les régions industrielles qui sauront maîtriser les compétences en Big Data, en IoT (Internet des Objets), en IA (intelligence Artificielle), en machine learning, et les transformer en de « Nouveaux Modèles d’Affaires » seront les vainqueurs de la 4èmerévolution industrielle.

Les autres disparaitront.

La « grande » transformation

Depuis la première révolution industrielle, la machine a pris une part importante dans la création de richesse de nos économies avancées. Le train, la voiture, l’avion mais aussi les machines à laver, à café, la photocopieuse, le fax puis l’ordinateur avant l’avènement du téléphone mobile, etc. l’évolution de notre société est ponctuée par l’apparition de nouvelles machines et objets dédiés à notre confort et à l’efficacité du travail. Avec la révolution numérique les choses vont encore changer drastiquement car la plupart des « machines » seront virtuelles. En effet, avec l’intelligence artificielle (IA) on aura avant tout à faire avec des algorithmes de type auto-apprenants qu’on appelle curieusement « machine learning ». Cette appellation n’est en fait pas usurpée car ce sont de véritables machines dont les rouages sont fait d’algorithmes.

Tout se passe -symboliquement- avec des données comme matière première, comme l’acier peut l’être dans l’industrie, qui sont transformées, assemblées, packagées et valorisées sous forme de produits commercialisables. L’économie se dématérialise en quelque sorte mais les services et la création de valeur restent bien réels.

Et le plus important changement tient dans l’autonomie de la machine, par exemple la voiture autonome, les drones sans pilote, etc. Mais attention de ne pas confondre autonomie et indépendance car ces « machines » restent pour l’instant dépendantes de l’homme en ce qui concerne leur conception, leur mise en fonction ou leur approvisionnement en énergie (l’homme pouvant heureusement toujours tirer la prise…).

Mais la machine après avoir été longtemps sous l’emprise de l’homme s’émancipe.

C’est le « marqueur » pour définir notre époque.

Les conséquences économiques que cela peut représenter sont encore à venir mais des gains en compétitivité et en productivité vont surgir de l’application de l’IA dans l’industrie et de nouveaux produits vont voir le jour, connectant directement les clients avec les fabricants. Plus encore, les nouvelles machines-outils auto-apprenantes vont remplacer celles à commande numérique et planifieront leur besoin en maintenance avant que ne survienne une panne et un arrêt de production. On change de génération ! Et les aspects économiques sont tout simplement énormes, les gains dans l’industrie sont estimés à plus de 10’000 Milliards de francs. Il est clair que seul les industriels qui sauront maîtriser les compétences en IoT (Internet des Objets), en Big Data et en machine learning, seront les vainqueurs de la 4èmerévolution industrielle.

Reste encore la question de la valorisation par de nouveaux « business models » industriels. Ils vont aussi devoir changer de paradigmes à l’instar du modèle « Software as a Service », les fournisseurs seront rétribués lorsque leur machine aura fabriqué les bonnes pièces au bon moment, ce sera l’avènement du « Industry as a Service ». En effet, les chaines de valeurs digitales et le cloud computing vont également dématérialiser les modèles d’exploitation actuels. Les entreprises établies de longue date devront procéder à d’importants changements et imaginer de nouvelles façons de générer des profits basés sur les données valorisées en services.

Il est temps que les entreprises industrielles traditionnelles fassent de même – avant qu’un « nouveau parvenu » ne les déloge !

“Industry as a Service” 

A nouvelle vague industrielle, nouvelle vague de fabricants. Les usines deviennent « intelligentes », connectées et font appel à des nouvelles ressources en savoir-faire. Ainsi la maintenance devient prédictive et les réparations sur des machines connectées peuvent se faire à distance pour éviter tout arrêt de production. Pour cette raison, les fabricants de machine se tournent vers un nouveau business model : la machine en tant que service.

Mais la numérisation des processus de fabrication n’est pas aussi simple que de connecter des périphériques au Wi-Fi. D’une part, l’industrie manufacturière est plus reconnue pour son génie mécanique que pour ces compétences dans le numérique, sans parler de « cloud computing ».  D’autre part, l’évolution d’une organisation manufacturière vers l’Industrie 4.0 nécessite un changement de paradigme, voire de culture avec comme défi de faire communiquer des experts métiers de l’usine traditionnelle avec les data scientists.  Les industriels d’aujourd’hui n’achètent déjà plus d’équipement de production en un seul paiement, ils négocient les indicateurs clés de performance (KPI) et conditionnent une partie du paiement en fonction de la productivité de l’équipement. Par définition, ils n’achètent pas une machine, ils achètent des capacités et des performances dont ils acceptent de moins en moins de porter seuls les risques. Et les notions de maintenance prédictive de machines connectées ouvrent la porte à une gestion des équipements de production par les fabricants eux-mêmes, ce que l’on peut voir comme une menace parce que les risques reposeraient de plus en plus sur eux, mais aussi comme une immense opportunité par le développement de nombreux services associés. Par exemple, sous forme d’un « abonnement » qui garantirait aux industriels que leur parc machine est en permanence sous surveillance et opérationnel et avec un « abonnement premium », ils pourraient même bénéficier des dernières évolutions technologiques.

Les services à développer ne se limitent donc pas à la maintenance et à la réparation des équipements, ils prendront la forme de mises à jour logicielles, par définition nécessaires pour des machines connectées  mais permettant également d’en améliorer les fonctionnalités, l’ergonomie d’utilisation et les performances. Les mises à jour de nos smartphones sur des machines en tant que service générant de nouveaux profits. Les entreprises doivent regarder au-delà de leurs machines pour répondre aux attentes croissantes de leurs clients et trouver de nouveaux moyens d’accroître leur satisfaction. Une solution consiste à développer un large panel de service pour couvrir au maximum leurs besoins, sous forme de plateforme dédiée à des domaines d’activités spécifiques. Par exemple, les entreprises du numérique les plus performantes aujourd’hui ont étendu leur portefeuille de moteurs de recherche et de librairies à des méga-conglomérats technologiques, offrant aux clients finaux une possibilité de choix complet au lieu de produits individuels. En fin de compte, le client vient toujours en premier et l’Industrie 4.0 va atteindre le summum de la satisfaction du client grâce à cette philosophie de la machine en tant que service. La transformation numérique ne se limite pas à la connectivité des machines. Elle implique une approche globale basée par de nouveaux business modèles qui valoriseront machines et services en tant que solution packagée selon le besoin de chaque client.

Xavier Comtesse

Xavier Comtesse

Mathématicien et docteur en informatique, il est dans les années 70/80 le co-créateur de trois start-ups à Genève : les éditions Zoé, la radio locale Tonic et « Le Concept Moderne ». Il est ensuite haut fonctionnaire à Berne auprès du Secrétaire d'État à la Science avant de rejoindre l'Ambassade Suisse à Washington comme diplomate. En 2000, il crée la première Swissnex à Boston puis rejoint le Think Tank Avenir Suisse. Dès 2014 il se lance comme spécialiste de la transformation numérique. Il accompagne ainsi des entreprises ou des organismes publiques comme SwissTopo ou les SITG (Services de l’Information du Territoire Genevois). Il publie plusieurs articles et blogs ainsi que 4 livres dans le domaine de la transformation numérique. Il est reconnu comme l'un des 100 digital « shapers » suisses par le journal BILANZ en 2016/17.

Une réponse à “La machine est à l’origine du monde moderne

  1. Tres intéressant. Il y a probablement encore beaucoup de progrès à faire si l’IA arrivera à coupler cette 4ème Revolution industrielle aux nombreuses données sur les ressources nécessaires et disponibles, à savoir matériaux, formes d’énergie, qualité de l’environnement, le tout en fonction des besoins de la planète et de ses habitants. Vaste programme, mais pas impossible.

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