La guerre industrielle du 4.0

Des plans nationaux ont été lancé par tous les pays industrialisés pour relancer et moderniser leur secteur industriel. L’idée étant que le numérique allait affecter profondément la manière de concevoir, fabriquer, diffuser et entretenir les produits industriels. Il fallait donc que les États donnent le signal du changement.

Ces plans ont pris dès le départ des formes différentes selon les nations concernées. Le concept a été mis publiquement en avant, pour la première fois, lors de la foire industrielle mondiale de Hanovre en avril 2011 sous le terme d’Industrie 4.0. Repris immédiatement par les américains en juin de la même année dans un projet nommé « Advanced Manufacturing initiative ». Les français ont choisi le nom d’« Industrie du Futur » en avril 2015 suivis immédiatement par les chinois avec leur « Made in China 2025 » dès juin 2015. Le Japon, quant à lui, vient de relancer cette année un ancien plan renommé pour l’occasion « Futur Vision Towards 2030s ».

Voilà le décor posé de ce que nous pourrions appeler la « guerre industrielle 4.0 ». Reste à analyser pays par pays les choix, les avancées et les succès accomplis. On finira cette série d’articles par un bilan comparatif entre ces grandes nations.

Commençons donc par un pays qui nous a tous montré la voie : l’Allemagne.

Ce pays joue un rôle déterminant pour les suisses car grosso modo nous suivons la même stratégie industrielle que notre voisin.

Organisé en « bottom-up » le plan est basé essentiellement sur les initiatives des entreprises privées. Mais deux axes transversaux ont été également mis en avant : la formation et les briques numériques indispensables aux changements comme les Big Data, l’Internet des Objets (IoT), le machine learning (IA), le cloudcomputing, la 3D ou le digital thinking, etc.

Il y a donc dans ce pays une anticipation forte à faire évoluer rapidement les savoir-faire en impliquant très tôt les centres de formation, les apprentissages et les organisations patronales comme par exemple, les chambres de commerce. La mobilisation passe aussi par les jeunes et les dirigeants d’entreprises. La clé du succès est pour eux à chercher dans la force de travail et par conséquent dans des plans de valorisation des ressources humaines. L’effort est considérable. Tout le système s’est mis au travail : université, instituts technologiques, fachoschulen, formation en apprentissage et même des écoles privées du digital. Le pays tourne sa formation massivement vers le numérique !

Les briques du numérique

Au lieu de mettre principalement l’accent sur les start-ups du numérique comme en France ou aux USA, l’Allemagne a choisi de porter son effort sur le tissu industriel existant des PME. Il faut dire qu’une majorité d’entre elles sont orientées à l’export et doivent lutter par l’innovation contre leur concurrent asiatique ou des pays de l’Est européen aux salaires des travailleurs très compétitifs. L’industrie 4.0 qui est gourmande en capital mais moins en main- d’œuvre est vu dans ce pays comme un chance vers une réindustrialisation du pays !

Donc brique par brique, plutôt que par secteur ou parle biais des start-ups, le pays cherche à innover avant tout dans son tissu industriel déjà en place comme l’automobile ou la machine-outil.

Les entreprises jouent le jeu car in fine elles n’ont guère le choix si elles veulent rester allemandes.

Les USA

Obama avait lancé en 2011, le projet nommé « Advanced Manufacturing initiative » répondant ainsi à l’offensive allemande d’Industrie 4.0. Le choix américain avait pour but dès le départ de favoriser une approche digitale en s’inscrivant ainsi dans la révolution numérique. Pas question d’affronter les autres pays sur le hardware mais bien avec le software pour lequel les Etats Unies avaient une longueur d’avance. Ainsi des projets phares dans l’industrie automobile, comme ceux de la Google Car ou Tesla ont influencé le monde de l’automobile. Cette industrie est désormais autant software que hardware car il s’agit évidemment de rendre la conduite automobile autonome. C’est un problème d’algorithmes plus que de ferraille … Cette extraordinaire perspective indique bien la direction de la transformation du tissu industriel américain. 

Le software est l’enjeu pour eux. Les Big Data mais surtout les algorithmes de l’Intelligence Artificielle sont les éléments centraux de toute cette transition digitale. La course à la voiture autonome dans laquelle tous les constructeurs se sont lancés, est au cœur de la révolution industrielle américaine. Dans ce pays, la voiture et l’industrie qui la produit, ont ensemble façonner le pays. Routes, autoroutes mais aussi style de vie en mouvement (on the road) sont à la base de la vie américaine du 20èmesiècle et se prolonge dans le nouveau siècle. C’est certain. On ne se rend pas bien compte ici à quel point la voiture autonome est un challenge mobilisant presque tous les efforts industriels aux USA. Certes, d’autres industries comme notamment l’industrie spatiale avec SpaceX participent également au renouveau industriel mais l’automobile reste la pièce maîtresse de la révolution industrielle. Les autres compétiteurs dans ce secteur comme les constructeurs allemands, français, japonais, chinois ou coréens l’ont bien compris. Ils font tout leur possible pour rester dans le coup, mais on le voit bien le centre des opérations de cette guerre industrielle est la Californie.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche a changé encore un peu la donne. Bien que son administration ne semble pas lancer de grands plans d’innovation, ses initiatives verbales comme America Firstou parlementaire comme lescoupes importantes d’impôts pour les entreprises (sur sol américain) et les renégociations des accords commerciaux internationaux, redistribuent totalement les cartes. L’Amérique redevient fiscalement et économiquement très compétitive. Ainsi la guerre industrielle ne sera pas tant technologique que commerciale. En d’autres termes, les conditions cadres américaines pour l’industrie se sont grandement améliorées. 

La Chine

Dans cet affrontement industriel on pourrait dire que la Chine privilégie plutôt les plateformes (la sur-traitance économique en quelque sorte, on y reviendra). 

Il est clair que cette description est un peu sommaire mais elle a l’avantage d’éclairer rapidement sur la différence des approches choisies par ses trois pays. 

Grosso modo : le hardware est l’approche par les machines industrielles, le software par les Big Data et les Algorithmes (dont notamment le « machine learning ») et les plateformes, c’est la sur-traitance industrielle. Lors d’une visite à Shanghai et sa région, avec un groupe d’industriels neuchâtelois, nous avons découvert ce concept industriel chez Envision Energy, une société orientée vers la fabrication d’éoliennes et de panneaux solaires pour la production d’électricité verte qui a développé dans le cadre d’une vision de « smart energy » un concept de plateforme de sur-traitance extrêmement efficace. Envision Energy ne fabrique pas seulement, elle gère pour ces clients (des sociétés de production et de distribution d’électricité) l’ensemble de leurs activités. La plateforme est le centre névralgique de leur modèle économique. 

Comment cela marche ?

Eh bien, c’est très simple : à partir d’une plateforme software la compagnie oriente les éoliennes, les panneaux solaires en fonction des conditions météo et des besoins du marché…une sorte d’immense bourse en temps réel entre besoin et production, le tout en fonction des prix. Comme cette plateforme marche bien pour leur client, elle a été ouverte à d’autres producteurs venant de l’hydroélectrique, du charbon, du pétrole ou du nucléaire. Une gestion intelligente (smart energy) n’est possible qu’à partir de plateforme de sur-traitance. C’est lorsque tous les acteurs sont réunis sous la même baière que l’on peut offrir une gestion « intelligente ». Il fallait y penser. Les chinois l’ont fait !

Ce n’est pas le seul domaine où les chinois avancent leur sur-traitance. Tencent, la plus grosse compagnie au monde qui détient notamment WeChat (messagerie) est conçue comme une entreprise de sur-traitance. Bien sûr, nous sommes ici face à une compagnie qui est d’abord une entreprise d’informatique et de télécommunications (réseaux sociaux et e-commerce) … mais les chinois ne s’embarrassent pas de ce genre d’étiquette. Tencent fait aussi dans la finance et les jeux !

Des conglomérats d’un nouveau type surgissent en Chine et auront un effet sur la planète entière. La vision chinoise de la sur-traitance sera un modèle économique dominant qui entraînera d’une manière ou d’une autre toute la révolution industrielle. On peut d’ores et déjà dire que si le numérique joue un rôle clé dans l’industrie 4.0, les plateformes de la sur-traitance seront à la base de toute l’économie 4.0 mondiale. 

La Chine montre le chemin, à n’en pas douter.

Et la Suisse…

Dans cet affrontement industriel entre géants mondiaux ; si l’Allemagne privilégie le modèle autour du hardware et les USA celui du software et la Chine plutôt les plateformes (en quelque sorte la sur-traitance industrielle), alors on peut se poser la question quel modèle va suivre la Suisse ? 

Juste pour rappel : le hardware est l’approche par les machines industrielles, le software s’intéresse aux Big Data et Algorithmes (dont notamment le « machine learning ») quant aux plateformes, c’est simplement de la sur-traitance.

Eh bien, la Suisse comme toujours suit l’Allemagne. Cependant, il faut voir que dans la révolution numérique, la Suisse possède deux caractéristiques qui la différencie de tous avec deux compétences technologiques fondamentales qui lui donnent une position tout à fait enviable. La première concerne l’Internet des Objets (IoT) notamment en « microchip ultra-low energy » (chip développé au CSEM et chez EM Microelectronic Marin dans la Canton de Neuchâtel) et la deuxième s’inscrit dans l’Intelligence Artificielle en particulier, le « machine learning » avec la Fondation Dalle Molle à Lugano (TI) et l’immense Centre de recherche Google à Zurich. Ces deux avantages compétitifs font que la Suisse est un acteur non négligeable dans cette guerre industrielle d’autant plus que l’entreprise suisse ABB fait partie des cinq géants avec Siemens, GE, Hyundai et le chinois Sinomach qui se disputent la suprématie industrielle mondiale.

Mais la Suisse, c’est aussi l’innovation notamment celle des PMI. Et dans cette perspective, il n’est pas rare de tomber sur de véritables pépites d’or. Factory5 du très dynamique patron Samuel Vuadens, en est un bon exemple. Une plateforme de sur-traitance industrielle pour l’Industrie 4.0 tel est le produit. Cela veut dire que très concrètement les industriels partenaires de cette plateforme sont capable de fabriquer des pièces industrielles à partir de fichier numérique produit par d’autres entreprises et qui transiteront par la plateforme : la chaîne de la valeur « digitale » n’est plus interrompu ! C’est un saut immense pour l’industrie…et la Suisse est dans le coup !

La révolution industrielle 4.0 est en marche dans le pays que ce soit la fabrication additive (impression 3D) ; la connectique (usine entièrement connectée (la 51 de Swatch) et également de objets produits comme la Tag Heuer ; l’Internet des Objets (IoT avec Em Microelectronic Marin), L’Intelligence Artificielle notamment le « machine learning » (Lugano-Zurich); l’automatisation extrême (Usine de Novartis à Stein) ou maintenant les plateformes de sur-traitane (factory5).

Swissmem lança en 2015, avec trois autres associations professionnelles, une initiative allant dans le sens des Allemands et de l’industrie 4.0. Aujourd’hui, les résultats sont très encourageants même si la Confédération et ses différents organes d’encouragement à la recherche et à l’innovation ont assuré un service minimal. Cela n’a pas empêché les entreprises de s’adapter et évoluer rapidement …et ce n’est pas plus mal !

 

Xavier Comtesse

Xavier Comtesse

Mathématicien et docteur en informatique, il est dans les années 70/80 le co-créateur de trois start-ups à Genève : les éditions Zoé, la radio locale Tonic et « Le Concept Moderne ». Il est ensuite haut fonctionnaire à Berne auprès du Secrétaire d'État à la Science avant de rejoindre l'Ambassade Suisse à Washington comme diplomate. En 2000, il crée la première Swissnex à Boston puis rejoint le Think Tank Avenir Suisse. Dès 2014 il se lance comme spécialiste de la transformation numérique. Il accompagne ainsi des entreprises ou des organismes publiques comme SwissTopo ou les SITG (Services de l’Information du Territoire Genevois). Il publie plusieurs articles et blogs ainsi que 4 livres dans le domaine de la transformation numérique. Il est reconnu comme l'un des 100 digital « shapers » suisses par le journal BILANZ en 2016/17.

2 réponses à “La guerre industrielle du 4.0

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