Comment l’IA peut réduire les coûts de la Santé (2ème piste)?

En collaboration avec Daniel Walch

La prescription médicamenteuse inappropriée est un problème majeur de santé publique : car non seulement cela coûte cher au système mais cela introduit des risques de santé non souhaités !

Une réduction contrôlée de la consommation de médicaments devrait être une priorité des politiques de santé et aurait certainement un effet extrêmement positif sur les budgets de santé.

Tour d’horizon :

On sait avant tout que les personnes âgées sont vulnérables à la consommation de médicaments. Le vieillissement est un facteur majeur de la surconsommation de médicaments : bien que les personnes âgées de plus de 65 ans ne représentent que 18% de la population, elles consomment plus du tiers (33,33%) de tous les médicaments vendus. Cette surconsommation, en partie liée aux besoins propres à l’âge, est néanmoins responsable d’un certain nombre de dangers potentiels tels que la pathologie iatrogène, la mauvaise observance et les interactions médicamenteuses et représente aussi un fardeau économique. La plupart des études rapportent une moyenne de cinq médicaments prescrits par individu, indépendamment du statut ambulatoire ou hospitalisé. Les médicaments cardiovasculaires et psychotropes sont les classes les plus prescrites. Les anti-inflammatoires analgésiques et non stéroïdiens sont également très courants. Ce sont aussi les classes responsables du plus grand nombre d’événements indésirables chez les personnes âgées. Il y a de nombreuses raisons à cette surconsommation ; dans certains cas, elle est imputable au patient lui-même (maladies multiples, détérioration des fonctions corporelles, mauvaise observance, mauvaise utilisation, etc.), alors que dans d’autres, le médecin prescripteur, la famille ou les soignants professionnels sont à l’origine du problème. Le développement de nouveaux médicaments et les informations mises à leur disposition peuvent également être impliqués. La gravité potentielle de cette surconsommation chez les patients âgés, encore plus que chez les adultes, nécessite une analyse détaillée de la situation et une prescription rationnelle, régulièrement revue, réaliste (selon différentes études publiées par la NIH).

Ensuite, on peut penser que ce phénomène de surconsommation est associé à une augmentation de la consommation en général et plus particulièrement de produits de santé et ce, principalement en raison de la survenue de nouveaux réflexes de consommation, augmentation de la demande mais aussi de la mise sur le marché d’une offre étendue de médicaments. Ainsi la conjugaison d’une offre et d’une demande accrue, crée une embellie du marché de la santé. Pour compliquer le tout un phénomène concomitant est apparu qui lui est beaucoup moins légal : celui de la production de médicaments dans des pays émergeants et la vente de ces derniers via Internet. Bien que ces deux phénomènes soient distincts et n’entrent pas vraiment dans le même système de santé, donc de prescriptions, de coûts et de remboursements, ils ont un effet d’entraînement l’un sur l’autre qui influence aussi cet accroissement inapproprié de la consommation de médicaments.

Enfin, la promotion ciblée de chaque nouveaux médicaments (y compris les génériques) n’a pas créé de phénomène de substitution mais plutôt de surconsommation. On aurait pu s’attendre à ce qu’un nouveau médicament ou un générique remplace simplement un ancien. On observe au contraire une augmentation globale de la prescription de médicaments et par là même de consommation.

Les révisions systématiques des prescriptions médicamenteuses ont été pendant longtemps la seule solution pour limiter les risques directement associés. Aujourd’hui, ces prescriptions, à destination essentiellement des médecins, entrent en résonnance avec le bruit Internet (confusion de l’offre, dialogue intense sur les réseaux sociaux, etc.).

La population et les médecins semblent en général être conscients de ce problème mais pensent que cela concerne avant tout les autres.

Un sondage révèle que la majorité des médecins français estime que l’on consomme trop de médicaments et que beaucoup ne servent à rien. 

Une majorité écrasante de Français estime que l’on recourt « trop » aux médicaments. Et, curieusement, une proportion plus large encore de médecins juge que les traitements ont la part trop belle. On consomme « trop de médicaments », estiment 87% des Français et 86% des médecins généralistes, interrogés en janvier lors d’un sondage réalisé par Ipsos. Beaucoup de ces traitements ne servent à rien, ajoutent 61% des Français et 56% des médecins.

Mieux, 71% des médecins, contre 60% des patients, trouvent que les médecins prescrivent trop de médicaments. Attention, souligne l’étude, cette critique se fait toujours sur le mode “C’est pas moi, c’est les autres”.

Si 87% des répondants estiment que l’on consomme trop de médicaments, 15% seulement considèrent que cela les concerne eux-mêmes. Idem pour les médecins, qui pointent surtout du doigt leurs confrères [1].

Vers des solutions nouvelles issues de l’Intelligence Artificielle

Aujourd’hui, L’IA offre potentiellement une toute nouvelle approche.

En effet, dans toutes les situations de décisions, l’IA peut apporter une contribution décisive en analysant la stratégie à suivre. Inspiré par la théorie des jeux, comme notamment le jeu du Go ou des Échecs, l’IA est capable de « figurer » rapidement la « bonne » décision à prendre.

Ce type d’approche peut être adapté à la prescription de médicaments ou à la prise multiple de médicaments, pas toujours franchement compatibles. Ainsi cette caractéristique inappropriée des prescriptions qui augmentent les coûts de santé tout en créant des risques nouveaux pour la santé (concernant souvent des sujets âgés, fragiles et atteints de plusieurs pathologies) pourrait être maîtrisée.

En analysant en temps réel et simultanément un nombre très élevé d’informations complexes : physiologiques, génétiques, environnementales, les diagnostics posés et les interactions indésirables entre médicaments pris ou envisagés, l’IA devrait permettre une prestation de soins optimale.

Tout comme les pharmaciens hospitaliers existant dans nos hôpitaux, l’IA renforcera l’assistance clinique et donc la qualité et la sécurité de la prise en charge.Les événements indésirables médicamenteux sont principalement visés. Il est raisonnable de penser que 20 % d’entre eux pourraient être évités.

À l’instar d’un mouvement récent de start-ups américaines se lançant dans l’AI-Health, on peut s’attendre à ce que ce domaine du monitoring intelligent de la prescription et de la prise de médicaments connaisse une (r)évolution tout à fait importante.

Cette aide à la décision nouvelle est portée par l’IA comme on vient de l’imaginer, n’existe qu’à la marge aujourd’hui sur le marché des logiciels intelligents. Cependant à notre connaissance de telles propositions ne vont pas tarder à arriver vu les sommes gigantesques investies par le Capital Risques dans le domaine de l’IA, particulièrement aux USA mais aussi en Chine. Ces deux puissances ont déjà entamé une guerre économique à distance sur la domination par l’IA. La Santé est l’un des domaines prioritaires pour eux.

Basée sur l’IA, deux médecins du CHU de Bordeaux ont créé la plateforme « C-napps » qui aide les professionnels de la santé dans leurs prescriptions, en les informant des contre-indications entre les médicaments et des risques encourus.

C-napps s’appuie sur IA et sur l’analyse de 55 millions d’ordonnances fournies par des pharmaciens. Il est conçu pour être intégré aux logiciels informatiques qu’utilisent les médecins pour établir leurs ordonnances et gérer leurs dossiers patients.

Une version grand public « Galien » permettra de responsabiliser les patients-consommateurs qui pourront scanner leurs ordonnances avec leur téléphone portable et s’assurer qu’il n’y ait pas d’interactions indésirablesentre les médicaments proposés. Cet assistant virtuel d’aide à la prescription est testé par l’Université de Stanford pour les États-Unis.

Une version destinée aux assureurs maladie qui y verront un gisement d’économies, est aussi en préparation. Elle pourrait être offerte gratuitement aux assurés par les assureurs !

Un autre logiciel s’intégrerait aux piluliers connectés et favoriserait l’observance des traitements.

C’est un bel exemple européen du début d’une alliance entre l’IA et la pharmacologie.

Les économies suivront proportionnellement à l’ampleur du phénomène.

En 1999, le célèbre rapport américain “To Err Is Human: Building a Safer Health System”avait déjà documenté la problématique : chaque année aux USA, les événements indésirables médicamenteux affectent 1,5 millions de patients, coûtent 3,5 milliards de dollars en traitements additionnels et provoquent 7’000 décès évitables.

En 2017, le cabinet de conseil Accenture évaluait que les économies liées à l’IA directement en relation avec les événements indésirables médicamenteux se monteront à 16 milliards de dollars d’ici 2026.

[1]source : publication Leem(2013), le syndicat des laboratoires pharmaceutiques français.

 

Xavier Comtesse

Xavier Comtesse

Dans les années 70/80, Xavier Comtesse est le co-créateur de trois start-ups à Genève: les éditions Zoé, la radio locale Tonic et «Le Concept Moderne». Il est ensuite haut fonctionnaire à Berne auprès du Secrétaire d'État à la Science avant de rejoindre l'Ambassade Suisse à Washington comme diplomate. En 2000, il crée la première Swissnex à Boston puis rejoint le Think Tank «Avenir Suisse» comme Directeur Romand. En 2015 il lance avec quelques experts «HEALTH@LARGE», un nouveau Think Tank sur la santé numérique. Il est mathématicien et docteur en informatique. Il est l'auteur du livre: Santé 4.0 paru récemment aux éditions Georg, Genève.

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