Santé: trop de personnels?

«On compte aux États-Unis, pour chaque médecin, environ seize professionnels qui vont accomplir des tâches liées à son action.» Le modèle américain étant toujours suivi de près par la Suisse, on peut imaginer que ce nombre est, peu ou prou, identique chez nous. Or, affirme Xavier Comtesse dans un interview donné au Matin Dimanche, «on sait, depuis plusieurs décennies, qu’un des facteurs clés qui contribue de façon majeure à l’augmentation linéaire et constante des coûts de la santé tient au recrutement toujours plus important de personnel». Un constat que partage Boris Zürcher, chef de la Direction du travail au Secrétariat d’État à l’économie: «Les prestations dites «proches de l’État» ont connu une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne. C’est particulièrement le cas dans les domaines de la formation, de la santé et du social.» L’informatique, les logiciels et l’Internet vont, comme ailleurs, supprimer nombre de strates intermédiaires, principalement dans les emplois administratifs ou d’analyses de laboratoire.

Elias Zerhouni, directeur de la recherche et du développement de Sanofi, a résumé deux axes majeurs de déploiement de la médecine en proie à une amélioration de la productivité. La médecine personnalisée tout d’abord. Grâce au big data, aux algorithmes et à l’intelligence artificielle où les «machines» apprendront toutes seules, on n’attendra plus d’être malade; on pourra de plus en plus vite anticiper les pathologies dont nous pourrons souffrir et les traiter plus tôt, parfois plusieurs années avant que les premiers symptômes n’apparaissent. La troisième génération de l’Apple Watch, qui se fixe au poignet, est ainsi déjà capable de détecter un changement alarmant de votre rythme cardiaque et de vous prévenir deux heures avant une crise.

La prise de pouvoir des patients, ensuite. Prenant l’exemple des malades du sida ou des femmes souffrant d’un cancer du sein, Xavier Comtesse démontre dans son livre “santé 4.0” comment ces patients se sont saisis des réseaux sociaux pour se conseiller mutuellement, pratiquer des essais cliniques de nouveaux traitements et en signaler presque immédiatement les effets positifs ou négatifs. «Ce sont les personnes séropositives qui sont ainsi parvenues à imposer la trithérapie, explique l’auteur. Bien avant que tous les protocoles cliniques classiques soient arrivés aux mêmes conclusions. Ce phénomène – au centre aujourd’hui des plus grandes recherches scientifiques, y compris récemment avec l’éclipse solaire aux États-Unis – est appelé l’empowerment. La compilation, la sélection et le traitement de centaines de millions de données vont accélérer la recherche médicale et les soins comme jamais auparavant.

C’est sans doute là le cœur même de ce qui n’est plus une évolution mais une véritable révolution: «Ce double mouvement, issu de l’empowerment des individus et de l’offensive des entreprises du Net, jusqu’à récemment peu impliquées dans le domaine de la santé, va profondément affecter le système de santé.» Y compris l’ensemble des régulations que les États ont mis en place. Uber ou Airbnb ont-ils attendu la permission pour bousculer le secteur des taxis ou de l’hôtellerie, pourtant très contrôlés? Nous deviendrons des acteurs, des propatients.

Xavier Comtesse: «Un dialogue va devoir s’installer entre professionnels et patients, car ces derniers détiendront désormais les précieuses données. Terminé la blouse blanche et les arguments d’autorité. La santé devient l’affaire de tous et non plus de quelques-uns.»

(propos extrait d’un article paru dans le Matin Dimanche)

 

Xavier Comtesse

Xavier Comtesse

Mathématicien et docteur en informatique, il est dans les années 70/80 le co-créateur de trois start-ups à Genève : les éditions Zoé, la radio locale Tonic et « Le Concept Moderne ». Il est ensuite haut fonctionnaire à Berne auprès du Secrétaire d'État à la Science avant de rejoindre l'Ambassade Suisse à Washington comme diplomate. En 2000, il crée la première Swissnex à Boston puis rejoint le Think Tank Avenir Suisse. Dès 2014 il se lance comme spécialiste de la transformation numérique. Il accompagne ainsi des entreprises ou des organismes publiques comme SwissTopo ou les SITG (Services de l’Information du Territoire Genevois). Il publie plusieurs articles et blogs ainsi que 4 livres dans le domaine de la transformation numérique. Il est reconnu comme l'un des 100 digital « shapers » suisses par le journal BILANZ en 2016/17.

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