Sur la route de Jan Groover, nouvelle édition photo Le Temps/Elysée

 

Rouge, jaune, bleu. Les trois taches de couleur filent sur le bitume. Est-ce le sujet, le design des berlines ou les teintes comme légèrement filtrées? Le triptyque fleure délicieusement les années 1970. L’image, prise en 1975 par l’Américaine Jan Groover, est celle que le Musée de l’Elysée et Le Temps proposent à nos lecteurs pour la 6e édition de notre collection photographique.

Elle est issue du fonds de l’artiste, donné à l’institution l’année passée par son époux, Bruce Boice. L’ensemble est constitué d’environ 11 000 phototypes, dont 8000 tirages, 3000 négatifs et quelque 300 diapositives.

«C’est une chance immense de bénéficier de la quasi-entièreté d’une œuvre, se réjouit Emilie Delcambre, coordinatrice du fonds pour le Musée de l’Elysée. Le MoMA, le Met ou encore des collectionneurs possèdent des tirages mais la majeure partie des images de Jan Groover, du début à la toute fin de sa carrière, se trouvent ici.» Depuis près de quatre mois, l’historienne de l’art et l’archiviste Lucia Caro travaillent à inventorier cette œuvre. Chaque pièce est photographiée, son état évalué. Après la restauration, une autre phase consistera à rencontrer les personnes ayant côtoyé l’artiste décédée en 2012, pour étoffer la connaissance de son travail. On ne part évidemment pas de zéro. Aux Etats-Unis, des historiens de l’art se sont déjà penchés sur ce corpus, un film a été réalisé.

«Sémantique de l’autoroute»

Jan Groover, née dans le New Jersey en 1943, est d’abord formée à la peinture. En 1967, la jeune femme achète son premier appareil photographique. En déménageant à New York avec son mari, peintre et critique d’art, elle ajoute la couleur à sa palette. «Là, sa pensée photographique se complexifie et donne naissance à ces diptyques et triptyques, en écho à la mouvance conceptuelle de l’époque», analyse Emilie Delcambre. Collectionneuse de Muybridge, elle travaille en séquence pour mieux expérimenter les jeux de profondeur et de lumière. Fascinée par la relation temps-espace-vitesse, elle tourne naturellement son objectif vers les voitures et les camions, les photographiant à l’arrêt ou à toute allure, devant ou derrière un poteau, de loin ou de près. Elle parle alors d’une «sémantique de l’autoroute». «Jan Groover applique à la photographie certaines idées formalistes et conceptuelles alors en vogue dans le milieu artistique», poursuit la coordinatrice. C’est le début de la renommée. John Szarkowski, directeur du département de la photographie au MoMA, la qualifie d’héritière d’Edward Weston.

Rétrospective au MoMA

En 1978, elle débute une série de natures mortes, des ustensiles de cuisine d’abord, puis des fruits, des bibelots, des jouets… Là encore, elle explore toutes les variations possibles, jouant des lumières, des reflets et des profondeurs, transformant parfois ses mises en scène bien réelles en abstractions. Un an plus tard, elle découvre la technique du platine, qui devient essentielle dans son œuvre. Là, faute de couleurs, ce sont les tonalités qui varient à l’infini. Il lui arrive de toucher aux portraits, aux paysages, mais tout est toujours contrôlé, loin, très loin, de l’idée du reportage et de l’instant décisif chère à Cartier-Bresson. Le MoMA lui consacre une rétrospective en 1987.

Le départ du couple Groover-Boice en Dordogne après l’élection de Bush senior à la Maison-Blanche marque une nouvelle étape. Jan Groover poursuit ses natures mortes, en les ouvrant sur l’extérieur. Elle tisse des liens avec des galeries européennes mais son réseau reste d’abord outre-Atlantique. «Elle et son mari étaient très ancrés dans la scène artistique américaine et new-yorkaise. Jan Groover enseignait les arts visuels, collectionnait les photographies, lui était peintre et critique… Il semble que ce maillage se soit un peu relâché avec leur installation en France, qui plus est en province», rappelle Emilie Delcambre.

Au printemps 2019, le Musée de l’Elysée, toujours dans ses vieux murs, prévoit une rétrospective dédiée à l’artiste, ainsi qu’un catalogue. Ce sera l’occasion de faire le point sur l’état des recherches consacrées à Jan Groover, une photographe majeure du XXe siècle, ayant poussé très loin la recherche du formalisme.

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Un triptyque made in USA

On pourrait imaginer que se suivaient une voiture rouge, une jaune, une bleue. Ou encore qu’il y en a eu de toutes les couleurs et que Jan Groover a choisi ensuite les plus jolies. Mais non. L’artiste décidait de ce qu’elle souhaitait mettre en image, puis elle attendait que cela se produise. Ce jour de 1975, au bord d’une route américaine, la photographe américaine a donc patienté jusqu’à ce qu’une carrosserie rouge, puis une jaune, puis une bleue entrent dans son objectif. C’est pour respecter cette minutie que le Musée de l’Elysée et Le Temps ont décidé de proposer ce triptyque à la vente. «Le fonds comporte assez peu de séquences constituées. Nous ne voulions pas en créer une de toutes pièces. Sélectionner une image isolée entraînait le même genre de questionnement puisque l’on sait que Jan Groover aimait présenter ses tirages en série», souligne Emilie Delcambre, coordinatrice de l’archive.

La base de travail a été les négatifs ainsi que des petits tirages d’époque. Le Lausannois Laurent Cochet, qui avait œuvré pour la précédente édition de Jean Mohr, a été mandaté. Un format proche du A3 a été choisi, manière d’assumer la réinterprétation d’une œuvre alors que son auteur a disparu. L’impression est numérique, sur un papier Hahnemühle. Chacun des 50 tirages sera numéroté et certifié par le Musée de l’Elysée. «Cette photographie très ancrée dans les années 1970 rappelle les filtres que le grand public affectionne aujourd’hui. C’est une excellente manière d’entrer dans l’œuvre de Jan Groover, en prévision de la rétrospective que nous préparons pour 2019», conclut l’historienne de l’art.

Voir la précédente édition de la collection photo du Temps.

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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