Nova Friburgo dans l’oeil de Thomas Brasey

«Des vêtements d’été et d’hiver pour hommes et pour femmes, sans oublier les capotes. […] Cuillère-à-pot. Idem-à-bouche. Fourchette. Couteau. Idem à faire de la choucroute. Chandelier. Lampe. Mouchette.» Voici une partie de la liste d’«objets dont les colons doivent se munir», recommandée aux Suisses embarqués pour Nova Friburgo il y a deux siècles.

En 1818, un traité signé par le Conseil d’Etat de Fribourg et le roi du Brésil donnait naissance à la cité nouvelle. En 1819, 2000 Helvètes embarquaient, depuis Estavayer-le-Lac pour beaucoup d’entre eux. C’est le sujet qu’a choisi de traiter Thomas Brasey pour la dernière enquête photographique fribourgeoise. Le résultat est à découvrir au Musée gruérien et dans un beau livre aux Editions Kehrer Verlag.

D’abord, un petit tas d’objets photographiés sur fond blanc. Une montre, un marteau, quelques couverts, un rasoir et quatre paquets de Linsoft. «Bagages de Jacques Page», indique la légende. Puis ce sont deux hommes, un sac plastique à la main, minuscules au pied de ce qui ressemble à la forêt amazonienne. Une sangsue, à nouveau sur fond blanc. Quelques piles de monnaie. 33,25 francs, précise le cartel. A nouveau des paysages. Une histoire se dessine. Laquelle? Chacun projettera.

Thomas Brasey assume le manque d’informations: «L’une des forces de la photographie est sa puissance évocatrice. J’estime que certaines images de la série sont suffisamment significatives pour donner un canevas général.» Facile de déduire que les pièces d’argent représentent la somme qu’il a fallu débourser pour être du voyage. Plus compliqué de savoir que les 311 petits cierges en train de brûler évoquent les disparus de l’un des bateaux. La scénographie, très réussie, alterne les vues contemporaines de Nova Friburgo, sans âme qui vive ou presque, et ces natures mortes suggestives.

Pour dire les conditions du voyage et le temps de l’installation, Thomas Brasey a choisi une esthétique très contemporaine et des objets actuels. Les Linsoft inventoriés plus haut au lieu des mouchoirs en tissu, un plateau-repas avec couverts en plastique et Babybel pour la ration matinale sur les navires. «Cela s’est imposé pour des questions pratiques, parce que c’est plus ludique et pour créer une ambiguïté temporelle, souligne le Lausannois. J’espère susciter ainsi une réflexion sur la situation actuelle. Il y a beaucoup de similitudes entre ce qu’ont vécu ces Suisses et ce que vivent les migrants aujourd’hui: conditions sanitaires, nombreux morts durant la traversée, problème des passeurs…» Des passeurs pour une expédition officielle? «Les deux consuls fribourgeois chargés d’organiser le voyage ont détourné des fonds, utilisé les cales pour transporter leurs propres marchandises, vendu plus de billets qu’il n’y avait de places…» Les aspirants à un nouvel air, dès lors, ont été bloqués plusieurs mois en Hollande, le temps que les caisses déjà vides soient renflouées.

Troisième partie de l’exposition, des portraits aux cadres variés, posés sur des tablettes rappelant les consoles d’antan. Ils représentent des hommes et des femmes de tous âges, portant des noms comme Rozima Robadey ou Carlos Jayme de Siqueira Jaccoud. Poésie du mélange. Quelques images disent aussi le melting-pot. Une statue de Guillaume Tell, réplique de celle d’Altdorf, devant des palmiers. Un gruyère à la forme de pavé, faisant plus ou moins l’effet d’un poisson pané aux amateurs de merlan frais.

A la fin du parcours, un fer à bricelets côtoie un fer à esclaves. Seul rappel du coût de la colonisation pour d’autres que les colons. «Nova Friburgo a globalement été un fiasco car les terres étaient mauvaises. Beaucoup de Suisses sont repartis, certains un peu plus au nord où se trouvaient des plantations de café. Là, ils ont vite adopté le mode portugais de production, c’est-à-dire l’exploitation d’esclaves», indique le photographe, qui s’est appuyé sur le journal de bord de l’abbé Joye et la thèse publiée en 1973 par Martin Nicoulin, prélude à des retrouvailles helvético-brésiliennes.

Avec ce dixième projet, l’enquête fribourgeoise renoue avec ce qui la caractérisait: un fort parti pris esthétique pour un travail documentaire. Thomas Brasey s’inscrit dans la lignée des séries de Mathieu Gafsou sur l’Eglise, Anne Golaz sur les chasseurs ou Nicolas Savary sur les adolescents, une hauteur de vue malheureusement perdue avec le dernier opus sur l’Hôpital fribourgeois. L’exposition au Musée gruérien, et non à l’habituelle bibliothèque universitaire en travaux, est également une bonne nouvelle.

Pour compléter ce propos forcément partiel, le musée a agencé une seconde pièce, à destination des écoles notamment. On y accède par un étroit couloir aménagé comme une cale brinquebalante. «Manière de rappeler l’inconfort du voyage mais également du statut d’immigré», précise Isabelle Raboud, directrice des lieux. Des reproductions de documents d’époque retracent le périple. Des photographies montrent la Nova Friburgo de la fin du XIXe et du XXe siècles. Une vitrine fourre-tout contient les objets censés illustrer le lien entre les Brésiliens et leur terre d’origine: sous-vêtements fabriqués à Nova Friburgo, recettes de cuisine, articles de presse. Un cheminement parallèle évoque les Portugais de Bulle, première communauté étrangère de la ville, des Coupes du FC local à la lutte des saisonniers pour leurs droits, en passant par les témoignages filmés de quelques habitants.

 

 

Nova Vida, jusqu’au 15 avril 2018 au Musée gruérien.
Boaventura: Thomas Brasey, 136 pages, Editions Kehrer Verlag.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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