Quand l’Ecal se délocalise à Cuba

Cuba. Berlines d’un autre âge. Architecture coloniale colorée, architecture coloniale délabrée. Vieilles fumant le cigare, un fichu sur la tête. Portrait de Fidel et du Che sur les murs. Les images sont toujours les mêmes, avec quelques variantes. Visiter Cuba et éviter les clichés est une gageure tant ils sont présents et photogéniques. Les dix-huit étudiants en troisième année du bachelor de photographie de l’Ecal ont relevé le défi.

«L’Ecal est un cocon trop confortable. Il est important d’en sortir régulièrement, que ce soit pour aller à dix minutes dans la forêt ou à l’étranger. Déplacer une classe apporte beaucoup, en terme d’entraide notamment», plaide Milo Keller, responsable de la formation. De nombreuses thématiques ont été abordées par les élèves, fragiles témoins d’une mutation: la présence nouvelle d’Airbnb ou de paquebots de croisières, le développement du skate-board ou le trafic de disques durs toujours plus fournis. Florilège.

Margaux Piette a choisi de se pencher sur les hot spots de La Havane. Après avoir montré patte blanche aux autorités, les Cubains peuvent y trouver une connexion Internet, évidemment en partie verrouillée. Ils passent de longs moments collés là, à téléphoner, lire ou envoyer des messages. Le choix de la vidéo plutôt que de la photographie montre bien le statique de ces scènes, où les acteurs ne se meuvent qu’à travers un léger déhanchement ou un glissement de doigt.

Raphaele Rey, lui, a photographié les paquebots de croisière en provenance de Floride, gigantesques monstres bouchant depuis peu le paysage cubain. A la manière d’un paparazzi, utilisant un méga-zoom, il montre les vacanciers derrière leur hublot ou sur le pont.

Délaissant les façades colorées du début du XXè siècle, Remy Ugarte Vallejos s’est focalisé sur le Girón, immeuble parfaitement communiste bâti en 1967. Cadrages déroutants et surexposition systématique façonnent une série aux airs irréels.

Dans la lignée de cette histoire communiste, un quartier chinois existe dans la capitale cubaine. Carole Arbenz y a filmé les habitants en plan fixes. L’observation, lente, permet de déceler des traits d’ici et de là-bas. L’oeil voit tantôt un Chinois à la peau burinée, tantôt un Cubain aux yeux plus ou moins bridés.

Le Paquete est un système du pauvre et de l’opprimé pour accéder à Internet. Le contenu entier de sites web, les films, chansons ou dernières séries à la mode outre-mer sont téléchargées et copiées sur des disques durs qui se vendent sous le manteau. C’est illégal, mais toléré tant que le contenu n’est ni pédophile ni politiquement menaçant. Dans le portfolio d’Ivo Fovanna, des billets passent de main à main, des disques durs se branchent, de jeunes hommes circulent dans la nuit.

A la manière d’un centre de contrôle, l’écran est divisé en neuf cases. Parfois, l’une d’elle grossit pour emplir tout l’écran. On y voit de petits personnages jaunes circulant sur un fond rose. Les scènes ont été capturées par Margaux Corda à l’aide de caméras infra-rouges postées en hauteur. Le décalage entre une esthétique de cartoon – les couleurs et des bruits de cour d’école en bande-son – et la thématique de la surveillance dans une dictature créé une réflexion intéressante. Parce qu’à Cuba, rien n’est totalement noir ou blanc; on tolère Internet tant qu’il ne nuit pas aux autorités, on éduque les enfants tout en leur bourrant le crâne…

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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