Le corbeau et le paysan

Anne Golaz publie un livre magnifique sur la ferme de son enfance. Antoine Jaccoud signe certains des textes

Les jeunes photographes aussi doivent faire leurs gammes. Généralement, cela passe par des portraits de leurs parents ou frères et soeurs, des natures mortes composées avec ce qui traine à la cuisine, des vues de la maison. Parfois, le travail se poursuit au-delà de l’apprentissage et l’expérimental se mue en quête intime. Ces séries-là sont toujours bouleversantes. Habitée par la ferme de son enfance, à Agiez, Anne Golaz publie le magnifique Corbeau.

L’ouvrage s’ouvre sur une porte mi-bois mi-fenêtre -rideaux réglementaires en crochet blanc – encadrée par un houx flamboyant. Puis c’est un jeune homme au regard bleu des glaciers. Un tronc d’arbre en forme de fleur, un lapin dépoilé. Viennent ensuite les vaches, les bidons de lait, la brume sur la plaine, d’autres gens. Par petites touches, la photographe raconte un monde. En couleur, en noir et blanc, en mode reportage ou plasticien, la patte d’Anne Golaz s’affirme ou se délaie au fil des pages – l’ordre des images n’est pas chronologique. – jusqu’à ces fonds très noirs immédiatement reconnaissables. «J’ai amassé une grande quantité de matériel au fil des années. En 2010, lorsque je suis partie faire un master en Finlande, j’ai commencé à travaillé sur cette matière car j’avais envie de montrer à mes amis de là-bas l’endroit d’où je venais.»

Les portraits ne sont pas légendés, on ne sait jamais vraiment à qui on a à faire, hormis le frère, tellement présent. Une volonté d’ambiguïté entre les gens et les époques plutôt que de pudeur, tant le récit confine à l’intime. Aux photographies de l’artiste se mêlent quelques clichés de famille, des dessins et surtout des textes écrits à quatre mains. «J’avais été très touchée il y a des années par la pièce d’Antoine Jaccoud, «On liquide», sur le dernier jour du dernier paysan. Je l’ai rencontré fin 2015 et de notre entente est née l’envie de travailler ensemble sur ce projet. Il fallait que ce soit quelqu’un que je puisse emmener chez moi, quelqu’un en qui j’aie confiance.»

Ecrits à la première personne, les mots plongent dans les souvenirs et les liens familiaux. On suit les gamins jusqu’au cimetière du village jouer à donner des notes aux plus jolies tombes. On observe la sœur interroger le frère sur son émotion lorsqu’il envoie une vache aimée à la boucherie. «Les vaches elles s’arrangent toujours pour nous faire chier avant qu’on doive les vendre», répond le paysan pragmatique. On écoute le père énumérer ses blessures et ses anciennes montures.

«Il y a des choses que je n’arrivais pas à dire en images. Je pensais pourtant qu’une photographie raconte énormément. En fait non, car elle est ouverte et laisse une grande place à celui qui la regarde. Le texte, lui, livre beaucoup plus. Je voulais que mes personnages soient incarnés par une voix et pas seulement une silhouette ou une manière de se tenir», estime Anne Golaz. Les phrases, d’une poésie brute comme seuls les gens de la terre savent les produire, l’air de rien, ne sont pas signées. «On ne sait pas qui a écrit quoi et on s’en fout; tout semble suinter du livre, note Antoine Jaccoud. Certains ouvrages sont parfois instrumentalisés par un auteur invité, nous voulions quelque chose d’organique.»

L’écrivain-scénariste a beaucoup apprécié cette immersion en terre nord-vaudoise: «Je me sens orphelin de la campagne depuis longtemps, depuis que je gardais les moutons et les lapins de mon grand-père pendant les vacances. C’est un travail sur quelque chose qui disparaît mais il n’est ni documentaire ni bucolique. Il est un peu noir, je me suis senti bien dans cette sorte de trivialité». «Plus qu’une série sur l’enfance ou la ruralité qui fout le camp, j’ai voulu me pencher sur la famille, les non-dits, les héritages et les difficultés qui vont avec, précise Anne Golaz. Mais oui, c’est une série très nostalgique. Les photographes ont souvent de la peine à admettre qu’une image puisse être nostalgique mais par définition, le medium photographique a un rapport extrêmement fort avec ce qui est fini et ne sera plus.»

Le livre, nominé au 2017 Photobook awards, s’intitule «Corbeau» en hommage au volatile d’Edgar Allan Poe clamant «Jamais plus», «Jamais plus». Le corbeau, c’est aussi un passeur entre deux mondes, une sorte de narrateur omniscient, un oiseau du destin au statut ambigu… Sur les armoiries de la famille Golaz figurent une couronne et une corneille. Anne Golaz n’a gardé que la corneille.

 


Anne Golaz: Corbeau, textes d’Anne Golaz et Antoine Jaccoud, ed Mack, 196 pages, 84 images couleurs et 37 noir-blancs, 23 x 29 cm. Existe en français et en anglais.

 


 


Les couleurs

 


“Un jour ma mère a repris les noms de toutes les couleurs, c’est-à-dire de ceux qui coulaient encore le lait, dans les années 1970, à l’époque où elle aussi vivait là. Partant du bas du village pour remonter gentiment vers le haut, elle s’est rappelée des Broillat, des Valloton d’en bas, des Poget, des Baudraz (ceux du château), des Petterman, des autres Baudraz, des Schwendimann, des Ecoffey, des Valloton d’en haut, des Porchet, des Leutwyler, des Turin, et puis des Golaz.


Et quand elle a eu fini, on a réalisé que si le frère arrêtait, il ne resterait plus que deux couleurs au village.”

 

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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