Les paradis fiscaux exposés à Genève

Le travail photographique de Paolo Woods et Gabriele Galimberti s’affiche au Parc des Bastions, à deux pas des banques. Sami Kanaan est ravi

Un bienheureux fait des bonds en jetpack au large des îles Caïmans. Un autre se prélasse dans une piscine sise au 57è étage d’un hôtel singapourien, avec vue sur les buildings. A Hong-Kong, un travailleur dort dans un placard. Ailleurs, un étalage de champagne Moët & Chandon, de canette de Coca-Cola, de Pampers, de Nurofen ou d’un écran avec logo Skype évoque les objets produits par plus de 340 multinationales dont les «régimes d’imposition alambiqués» ont été dévoilés par un lanceur d’alerte au Luxembourg.

Durant deux ans, Paolo Woods et Gabriele Galimberti ont sillonné le globe pour incarner le sujet fortement évocateur mais difficilement illustrable des paradis fiscaux. Le résultat, publié en 2015 chez Delpire et exposé la même année à Arles, s’affiche partiellement au coeur de Genève, face au Mur des Réformateurs et à deux pas des banques. Un lieu hautement symbolique voulu par Jörg Brockmann, galeriste initiateur du projet: «Genève est une place reconnue dans le domaine de l’optimisation fiscale, je tenais donc à amener cette exposition dans l’espace public. Les Bastions sont un lieu important pour l’histoire genevoise et le brassage d’idées. On ne pouvait rêver mieux».

Sami Kanaan, magistrat en charge de la culture, n’a pas été difficile à convaincre. Interview.

Une exposition sur les paradis fiscaux au coeur de Genève, était-ce une évidence?

Oui parce que nous avons la volonté d’exposer des photographies dans l’espace public, sur des projets qui font sens pour les Genevois. Cela permet de susciter le débat. Le sujet peut faire grincer des dents mais l’excellent travail de Paolo Woods et Gabriele Galimberti illustre aussi le fait que la Suisse n’est pas le pire endroit, qu’il y a largement pire ailleurs. Genève est une place financière en grande transformation, il y a eu beaucoup de remises en question, parfois dans la douleur même si la thématique reste à surveiller.

Avez-vous dû batailler pour imposer cette exposition aux Bastions?

Aucunement, elle a été validée par le conseil administratif sans problème.

L’exposition a démarré il y a quelques jours. Y’a-t-il des réactions offusquées?

Pas que je sache! Je suis en vacances mais on me les aurait transmises. La période est peut-être encore un peu calme, nous verrons lors du vernissage le 5 septembre. Une conférence est par ailleurs organisée ce jour-là avec un grand spécialiste de l’évasion fiscale, Xavier Oberson, que l’on ne peut accuser d’être de gauche. Cela permettra de faire de la pédagogie, d’expliquer la thématique et ses mécanismes, avant de porter un jugement.

La photographie tient une place particulière dans votre politique. Pourquoi?

Durant longtemps, la photographie n’a pas été considérée comme un art de plein droit. On assiste à une reconnaissance aujourd’hui. La puissance de la photographie est extraordinaire, car elle allie l’artistique et le documentaire. Il est d’autant plus important de le rappeler à une période où n’importe qui prend des images avec son téléphone. Genève abrite de belles collections, relativement ignorées, ainsi qu’une multitude de talents. Le milieu est cloisonné, il y a le Centre de la photographie, très pointu, des institutions privées comme la Fondation Auer… C’est comme un puzzle géant, constitué de pièces magnifiques que nous essayons d’assembler. L’un des moments fédérateurs sera d’ailleurs No’Photo le 14 octobre (ndlr, une nuit de la photographie).

 

Les Paradis, jusqu’au 1er octobre 2017 au Parc des Bastions, à Genève. Vernissage le 5 septembre à 18h. Conférence le 5 septembre à 19h à Uni Bastions avec Paolo Woods et Xavier Oberson.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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