Henry Leutwyler: «Les objets sont moins emmerdants que les stars»

Après les célébrités, le Suisse exilé à New York photographie les biens personnels de célébrités. Un émouvant inventaire, exposé au Locle

Certains sont immédiatement reconnaissables, comme les lunettes de Gandhi ou les chaussures de de boxe de Mohammed Ali. D’autres préservent leur mystère. A qui appartenait cette machine à écrire? Quelle porte ouvre cette clé? Depuis 2004, Henry Leutwyler photographie des objets de stars. Il les expose tout l’été au Musée des Beaux-Arts du Locle. Jusque là, le Suisse exilé à New York était connu pour ses portraits de célébrités en chair et en os. Il nous explique ce revirement.

– Le Temps: Comment est venue l’idée de cette série?

– Henry Leutwyler: Les membres de la famille Presley souhaitaient publier un livre ensemble et cherchaient un concept. Ma femme a proposé cette idée de photographier les objets du King à leur agent littéraire, qui est un ami. C’est génial car on ne peut plus photographier Elvis mais son peigne ou ses lunettes avec une étiquette Dymo comme on en collait partout dans les années 1970, ce sont autant de portraits de lui. Le livre est sorti en 2005. Un magazine américain m’a par ailleurs commandé une série sur les armes entrées illégalement dans le pays. Dans les locaux où sont stockées les pistolets saisis se trouvait celui qui a servi à tuer Lennon. J’ai aussitôt demandé à le photographier. Voilà le point de départ. J’ai toujours eu envie de publier un livre; j’aurais pu réunir les portraits de célébrités pour lesquels je suis sollicité à New York mais je ne voulais pas qu’il soit le résultat de commandes commerciales.

– Comment choisissez-vous les objets et leurs propriétaires?

– J’ai fait la liste de mes héros et de quelques vilains. Enfant, je regardais Chaplin, le cinéma italien, j’écoutais Les Beatles… La liste est très américaine parce qu’à l’époque j’étais tourné vers les Etats-Unis. Ce ne sont pas les Suisses qui sont allés sur la Lune! Et puis c’est là que j’habite, même si j’ai beaucoup voyagé pour réaliser cette série. J’ai photographié 300 à 400 objets, 123 se trouvent dans le livre publié chez Steidl fin 2016 grâce à l’entremise de Robert Polidori. Je prépare le tome 2, en espérant y inclure des objets de Fellini, Godard, Gainsbourg ou Tati.

– Comment accédez-vous à ce patrimoine?

– A l’usure! Il y a eu quelques ventes aux enchères et deux objets émanent d’un musée mais la plupart appartiennent aux familles ou à des collections privées. Il faut être patient, souvent une rencontre en entraîne une autre. Je me suis fait de belles amitiés. Je réalise un travail d’anthropologue, d’archéologue et d’historien, un peu comme si je partais en Egypte avec une petite cuiller pour fouiller le sol en me demandant ce que je vais trouver. C’est une manière différente de partager l’histoire avec les gens, une approche romantique; il y a des dizaines de portraits de De Niro, mais qui a photographié le bras mécanique de Taxi Driver?

– Quel est votre protocole?

– 95% des objets sont photographiés là où ils sont conservés. Je prends le moins de matériel possible et j’utilise des gants pour les manipuler.

– Vous êtes un portraitiste de stars. Quid de photographier des objets?

– Je préfère car ils ne mentent pas. Les personnes célèbres sont toujours accompagnées d’un publiciste pour vérifier la pose, d’un maquilleur, d’un styliste… et même après cela, nous sommes obligés de retoucher. La photographie ne représente plus la réalité. Les objets ne m’emmerdent pas, ils n’ont pas d’attitude.

– En avez-vous un préféré?

– J’aime le chapeau de cow-boy d’Avedon, celui qu’il portait lorsqu’il a réalisé «In the americam West». Et j’ai un faible pour ma lettre de rejet de l’école de Vevey!

– Un accessoire que vous rêvez de photographier?

– Tout objet appartenant à John Coltraine ou Charlie Parker, la pipe de Tati ou les lunettes de Saint-Laurent. Ce portrait de Jean-Loup Sieff où il est nu avec ses lunettes est la plus belle campagne de publicité jamais réalisée car elle touche à la fois les hommes et les femmes.

 

Henry Leutwyler: Document, jusqu’au 15 octobre au Musée des Beaux-Arts du Locle. Livre éponyme aux éditions Steidl, 208 pages, 123 images, nov 2016.

Chaque samedi du 15 juillet au 19 août, retrouvez une image de la série «Document» commentée par son auteur dans le cahier Week-end du Temps et sur le blog Chambre avec vues.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *