Arles, les dix expos à ne pas rater

Soyons directs: le cru 2017 des Rencontres photographiques ne restera pas comme le meilleur. Il n’y a pas d’exposition locomotive cette année et les ateliers SNCF rénovés pêchent par l’affichage, offrant une circulation sans queue ni tête entre les espaces. Pour autant, la trentaine de propositions contient quelques pépites, une variété de thèmes et d’approches parmi lesquels chacun devrait trouver de quoi se réjouir. Voici les choix du Temps.

 

Michael Wolf, La vie dans les villes (Eglise des Frères Prêcheurs)

Michael Wolf
Architecture of Density, 2005-2009. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
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Michael Wolf
Architecture of Density, 2005-2009. Courtesy of the artist.

Ce que l’on aperçoit d’abord, c’est un mur de jouets. 20000 bricoles en plastique amassées par Michael Wolf, dans lesquelles il a inséré des portraits d’ouvriers chinois. Deux travailleuses dorment sous une table, une autre affiche un petit chien rose déjà démodé, l’air aussi morne que son accessoire. Comme en écho, le premier travail photographique de l’artiste, alors qu’il étudiait à Essen, zoome sur le quotidien d’un village minier de la Ruhr. Puis ce sont les passagers du métro tokyoïte, le visage compressé contre les vitres, et des vues d’immeubles tout en verticalité, à Hong-Kong. Une architecture sans fin. Avec une efficacité redoutable, Michael Wolf peint la ville comme un enfer oppressant pour ses habitants et ses travailleurs. «En réalité j’aime les villes, sourit l’Allemand. Elles me fascinent car tant de choses s’y passent. Mais les cités asiatiques connaissent un développement ultra-rapide, au mépris de l’histoire. A Paris par exemple, on voit ce qui a été perdu avec Haussmann car il reste le Marais. Là-bas il ne reste rien.» A force de photographier les façades, l’ex-photojournaliste a souhaité pénétrer les intérieurs. La série 100×100, ainsi, se penche sur les appartements de 3 mètres par 3 d’un logement social à Hong-Kong. Toute une vie contenue sur quelques étagères.

 

Mathieu Pernot, Les Gorgan (Maison des peintres)

Mathieu Pernot
Famille Gorgan, Arles, 1995. Avec l’aimable autorisation de la galerie Éric Dupont.
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Mathieu Pernot
The Gorgan familly, Arles, 1995. Courtesy of the Éric Dupont gallery.

C’est l’un de ces travaux au long cours, qui touche par sa constance et sa sincérité. Encore étudiant à l’Ecole de la photographie, à Arles, Mathieu Pernot a commencé à tirer le portrait des Gorgan, l’une des nombreuses familles gitanes installées dans les alentours. Après un trou d’une dizaine d’années, il a repris le sujet en 2013. A la Maison des peintres, nouveau lieu du festival, chaque membre de la famille occupe un mur. Il y a Ninaï, mère puis grand-mère, un nourrisson dans les bras ou une cigarette aux lèvres. Rocky, son fils, à divers âges et jusqu’au cimetière. Vanessa, surnommée «la ministre» parce qu’elle est la seule à savoir lire. Doston, Ana et les autres. A ses portraits noir et blanc puis couleur souvent dénués de contexte, Mathieu Pernot ajoute les albums de famille qui disent la vie qui file, les mariages et les anniversaires.

 

Roger Ballen, The house of the Ballenesque (Maison des peintres)

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Un univers plus qu’une exposition. Dans la Maison des peintres laissée à l’abandon, Roger Ballen a créé une ambiance de train fantôme. Une tête et des pieds émergent d’un drap, sur un canapé défoncé. Un masque d’adulte est emmitouflé dans une couverture et posé dans un landau. Des animaux empaillés appuient leur cou brisé sur des murs noircis. Il y a des dessins, des gravats, quelques photographies. Et des cris d’enfants. Dans une vidéo, une femme explique que sa mère travaillait là autrefois, nourrice d’une bande d’orphelins. La maison l’a rendu folle.

 

Niels Ackermann et Sébastien Gobert (Cloître Saint-Trophime)

Niels Ackermann & Sebastien Gobert
Le village de Korzhin vend cette statue au prix de 15 000 dollars. Cette somme lui permettrait de restaurer les écoles maternelles et primaires. Le prix est élevé et le mécanicien du coin en charge de trouver un acheteur ne pense pas tirer plus de 3 000 dollars en vendant la ferraille. Korzhin, 3 juin 2016.
Avec l’aimable autorisation de Niels Ackermann/Lundi13.
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Niels Ackermann & Sebastien Gobert
Korzhin, 3 June 2016. The village wants to sell this statue for 15’000 USD in order to repair the local kindergarten and the school. The price is a bit high and the local mechanic who’s in charge of selling the statue expects to get no more than 3’000 USD from selling the scrap metal.
Courtesy of Niels Ackermann/Lundi13.

A Maidan début 2013 puis partout en Ukraine, des statues de Lénine ont été déboulonnées. Niels Ackermann et Sébastien Gobert en ont retrouvé une centaine sur les 5500 qu’a compté le pays. Certaines ornent les jardins de nostalgiques de l’Empire, d’autres ont été sauvées par des historiens, d’autres encore recyclées en cosaque ou en Darth Vador. Chaque scène dit quelque chose de l’Ukraine et de son histoire complexe, comme les témoignages récoltés par Sébastien Gobert. A Arles, dans le cloître Saint-Trophime, la statue d’un Saint au nez brisé répond à celle d’un Bolchévik à la tête coupée.

 

Iran, années 38 (Eglise Sainte-Anne, jusqu’au 27 août)

Sina Shiri,
Silent side, Neishabour, Iran, septembre 2015. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
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Sina Shiri,
Silent side, Neishabour, Iran, September 2015. Courtesy of the artist.

Qu’a vécu l’Iran depuis la Révolution? La thématique est passionnante, dans un pays qui a toujours entretenu un lien privilégié avec la photographie. Il est compliqué, hélas, d’embrasser 38 ans de rebondissements et une société entière dans une exposition collective. A travers quelques chapitres – la révolution, la guerre, la religion ou la vie quotidienne, la présentation survole le pays, passant d’une pendaison sur la place publique au cinéma de Kiarostami ou à une femme en tchador. Sans parvenir à dégager un propos. C’est le problème de toutes les expositions collectives programmées dans cette édition des Rencontres, qu’elles abordent la Colombie ou l’Amérique latine dans son ensemble. On picore et on reste – un peu – sur sa faim.

 

Joel Meyerowitz, Early works (Salle Henri-Comte, jusqu’au 27 août)

Joel Meyerowitz
Couple au manteau camel sur Street Steam, New York, 1975. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Howard Greenberg Gallery
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Joel Meyerowitz
Camel Coat Couple in Street Steam, New York City, 1975. Courtesy of the artist and Howard Greenberg Gallery.

Meyerowitz aurait pu être l’exposition locomotive du festival mais une rétrospective est prévue bientôt à Berlin. Une grande soirée et un petit espace ont donc été consacrés au maître américain de la photographie de rue. On y revient sur ses débuts, oscillant entre la couleur et le noir et blanc, les instantanés réalisés sur les trottoirs parisiens ou new yorkais et la contemplation à Cape Code.

 

Masahisa Fukase, L’incurable égoïste (Palais de l’Archevêché)

Cela commence par des portraits qu’il a criblé d’aiguilles ou de punaises, puis rephotographiés. Son chat, ainsi, en prend plein la gueule. Plus loin, Sakuse, c’est le nom du félin, apparaît agrippé à une vitre ou la clope au bec – si l’on ose l’expression. Puis ce sont des portraits de famille, la sienne, dont l’un ou l’autre des membres se montre nu ou de dos. Masahisa Fukase passe pour l’un des photographes japonais les plus doués des dernières décennies. L’exposition présente un travail complexe, à la fois potache et pointu, trash et onirique.

 

Jean Dubuffet, l’outil photographique (Atelier des forges)

Un recours systématique. Jean Dubuffet utilisait la photographie pour inventorier son œuvre, documenter son processus de création, simuler des sculptures monumentales ou encore délimiter les contours de ce qu’il venait d’appeler «art brut». Pour la première fois, une exposition coproduite par la fondation Dubuffet, le musée de l’Elysée et les Rencontres, explore ce sujet passionnant.

 

Mathieu Asselin, Monsanto: une enquête photographique (Magasin électrique)

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Durant deux ans, le Franco-vénézuélien a enquêté sur l’histoire du géant agro-alimentaire et les conséquences de ses productions. Au Vietnam et aux Etats-Unis, il a retrouvé des victimes de l’agent orange sur plusieurs générations. A Anniston, dans l’Alabama, où Monsanto produisait du PCB, il a photographié les maisons abandonnées et le cimetière. Ailleurs, il a rencontré des paysans pris à la gorge. Un inventaire glaçant.

 

Annie Leibovitz, The early years: 1970-83 (Grande halle)

Cette exposition ne fait pas partie du programme officiel des Rencontres car elle est produite par la Fondation Luma, qui a acquis récemment les archives d’Annie Leibovitz. C’est une histoire américaine qui est contée ici, en 3000 images punaisées à la chaîne. Impossible de tout appréhender, le regard se promène et s’arrête parfois. On croise les Stones, Lennon, Presley ou Dali, Nixon et Mohammed Ali. Les images des débuts sont fascinantes tant elles ont l’air de ne pas avoir été prises. Leibovitz, invisible, livre une vision parfois trash et toujours intime des célébrités d’alors. Dans les années 1980, la dame passe au moyen format, les modèles se mettent à poser et l’exposition perd en sapidité.

Rencontres photographiques d’Arles, jusqu’au 24 septembre.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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