Circulation(s), les choix du Temps

Une cinquantaine de jeunes photographes européens exposent leurs séries au 104, à Paris. Quatre Suisses figurent parmi eux.

Après une incursion printanière en 2016, Circulation(s) repasse à l’heure d’hiver. Le festival de la jeune photographie européenne présente une nouvelle édition au 104, ancien siège des pompes funèbres parisiennes. Entre apprentis comédiens, danseurs ou rappeurs travaillant leur matière, 51 artistes exposent leurs images. Comme à l’accoutumée, la diversité est de règle; photographie plasticienne ou documentaire, humour ou dénonciation, talent incontestable ou tâtonnements. Le Temps vous présente les dix expositions à ne pas manquer cette année.

 

Sanne de Wilde: «The Island of the Colorblind»

Pingelap est une île perdue au milieu du Pacifique et peuplée de personnes atteintes d’une forme de daltonisme. Très sensiblement, la photographe belge Sanne de Wilde mêle trois types d’images : des portraits et des vues des lieux en noir et blanc, des photographies infrarouges puisque c’est légèrement teinté que le monde apparaît à ces gens puis des clichés colorisés par les habitants – un perroquet bigarré, un cygne jaune, une vieille aux yeux bleus… Des séquences vidéo et une bande-son interrogent les notions de regard et de perception des couleurs. Coup de coeur parmi les coups de coeur.

 

Frédérique Bretin: «Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit»

Le titre de la série est éloquent. Suite à une commande des archives départementales de la Dordogne, la Française Frédérique Bretin s’est plongée dans l’histoire de la seconde guerre mondiale. Elle a lu Charlotte Delbo et décidé de photographier Auschwitz. «Mais je ne voulais pas de lieux sidérants», explique-t-elle. Ce seront donc des paysages, des marais sous un ciel blanc, parsemés de quelques brindilles ayant résisté aux éléments ou faits d’amas de végétation mouillée. On croit y déceler une métaphore des victimes. On apprend que les marécages ont été fertilisés avec les cendres des crématoires.

 

Oliwia Rogalska: «Medulla»

Qu’il a l’air vulnérable et ridicule, ce petit canard sans duvet, un fil de fer à la place des ailes! On dirait l’un de ces piafs déplumés de dessins animés. A côté, un renard au corps de résine, sa fourrure posée à côté. Ou un lapin aux chairs de coton, ficelé comme un rôti. «Je souhaitais parler de la manière dont nous traitons les animaux, note la Polonaise Olivia Rogalska. Empailler un animal est censé lui conférer une sorte d’immortalité. Je renverse le principe en montrant la fragilité et le côté factice du procédé.»

 

Weronika Gesicka: «Sparks»

Lorsqu’elle a trouvé ces portraits de famille dans une banque d’images, la Polonaise Weronika Gesicka les a trouvées étranges. «Je ne savais pas s’il s’agissait de photographies réelles ou de mises en scène jouées par des comédiens. Alors j’ai décidé d’y ajouter plus de bizarreries encore, en les retouchant.» L’intervention est plus ou moins manifeste: des danseuses semblent engloutir le visage de leurs partenaires entre leurs seins, une famille colorie des cahiers et se crayonne le visage avec application, une mère et son enfant sont «adossés» derrière le dossier d’un banc etc. Joliment absurde.

 

Aida Silvestri: «Even this will pass»

Les photos d’identités, agrandies et floutées, sont ornées de tronçons cousus à la main. Ils représentent le trajet effectué par ces réfugiés Erythréens en Grande-Bretagne. A côté, leurs témoignages sont présentés comme des poèmes en prose, encadrés. Ils y racontent les persécutions, les viols, le quotidien misérable et sans nourriture, là-bas comme ici.

 

Alan Knox: «Universal sympathy»

Unique fibre-based photograms of the cremated ashes of Duncan Marshall

Le Britannique a réalisé des photogrammes à partir des cendres de son grand-père. Positionnées de diverses manières, elles évoquent constellations, Big Bang et autres poussières d’étoiles. On a d’abord frissonné en apprenant avec quel matériau le jeune homme a travaillé. Mais il défend un projet mené avec amour et respect, visant justement à démontrer que tout est un cycle, ni plus ni moins.

 

 

Les ambassadeurs helvètes

 

Arunà Canevascini: «Villa Argentina»

Des théières pendent aux branches d’un arbre, dans le jardin de la maison familiale. Manière d’évoquer l’Iran des origines. Puis, la mère pose avec la fille, nues et tendres, ou affublées d’accessoires grotesques. La première est lascivement étendue sur un lit, une casserole enfoncée sur la tête. «J’ai souhaité évoquer les conditions des femmes, spécialement des femmes orientales, ainsi que les stéréotypes qui prévalent dans l’art», note la jeune diplômée de l’Ecal et de l’école de Vevey.

 

Camille Scherrer: «La Guignette»

A mesure que la tablette montée sur pied pivote dans la cour du 104, d’étranges créatures apparaissent sur l’écran: licornes, animaux de la forêt, personnages étranges. «Enfant, je me suis promené sur de nombreux cols de montagne avec mon père. Je me souviens de la frustration de ces lunettes emplies de buées. Alors j’ai décidé de fabriquer ma propre guignette et de l’enrichir de créatures folles, inspirées du folklore du Pays d’en Haut.» Petite vacherie aux narcissiques du selfie, un podium permet de se faire capturer avec une création de Camille Scherrer, mais le portrait est immédiatement envoyé sur facebook, sans que l’on ne puisse contrôler sa mèche ou son rouge à lèvres.

 

Marie Rime: «Cimiers – Symétrie de pouvoir»

La plupart des casques de soldats, quel que soient les époques et les régions, sont ornés d’un cimier, destiné peut-être à impressionner l’adversaire. Marie Rime a fabriqué les siens, à partir de morceaux de métal ou de plastic. C’est en les photographiant dans l’angle d’une pièce, entre deux flashs, que leurs arabesques se déploient sous forme d’ombres. Une autre série de l’artiste est affichée format monumental sous la verrière du 104: des papillons peints insérés dans les costumes de personnages bigarrés photographiés en studio. Sans visages, ils évoquent des guerriers ou des Dieux africains.

 

Stéphane Winter: «Die Winter»

Du début des années 1990 à la fin des années 2010, Stéphane Winter a photographié ses parents adoptifs dans des mises en scène improbables. La série, dévoilée lors du dernier festival Images, est reprise ici dans une présentation légèrement différente. On redécouvre du coup ces portraits fantasques et plein de tendresse, on sourit de l’ombre de la mère prête à avaler le père tranquillement assis sur son canapé, de ce couple dégustant des bières à l’azote ou de ce trio en training semblant lancer des rayons laser.

 

Festival Circulation(s), jusqu’au 5 mars 2017, au 104 , à Paris. Programmes associés ailleurs dans la capitale ainsi qu’à Clermont-Ferrand. Studio photo et exposition à hauteur d’enfants en sus.

 

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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