Le jeu des six familles façon Alma Cecilia Suarez

Alma Cecilia Suarez travaille à un ambitieux projet photo-généalogique visant à raconter la Suisse à travers le destin de six familles emblématiques.

Lorsqu’elle est arrivée à La Fabrica à l’été 2015, la pépinière de jeunes talents made in Benetton, la Fribourgeoise Alma Cecilia Suarez s’est vue questionner sur la Suisse. «Ils m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas notre pays, malgré le fait que l’on soit voisins et m’ont demandé quelle en était ma vision. Lorsque j’ai répondu qu’il s’agissait de trois pays en un, ils ont souhaité que je travaille sur ce sujet.» D’un essai de 15 jours, la résidence à Trévise se transforme en soutien d’une année (lire ci-dessous).

Alma Cecilia Suarez cherche un fil pour démarrer. «Il existe toute une imagerie quant à la Suisse, faite de chocolat, de paysages de montagne etc. C’est certes un liant mais cela ne dit pas qui est le Suisse. Nous avons trois langues officielles, des religions différentes… J’ai grandi à Fribourg et c’est en arrivant à Lausanne, à l’âge de 19 ans, que j’ai réalisé à quel point cette ville était germanique. Ma mère est tessinoise, mon père mexicain. Vivre au carrefour de plusieurs cultures est tout à fait normal pour moi et c’est ce qui caractérise la Suisse à mes yeux. Les métissages y sont communs et font la beauté de ce pays, qui paradoxalement vote contre l’immigration. J’ai voulu me pencher sur la population et son histoire.»

La jeune diplômée de l’Ecal interroge des démographes et des historiens, spécialistes de l’immigration, de l’économie ou de la famille. Objectif: cerner les contours des Helvètes et tenter de définir les critères incontournables de la représentativité. Par jeu, Alma Cecilia Suarez rêve de trouver sept familles, dont les caractéristiques devraient être fidèles à la répartition des langues, des religions ou des origines géographiques des habitants de notre pays. Durant quatre mois, elle envoie des centaines d’e-mails afin de trouver les candidats idéaux. Souhaitant par exemple une lignée descendant d’une femme migrante, elle écrit à toutes les usines textiles de l’axe Bern-Bâle pour obtenir le nom d’éventuelles ex-ouvrières arrivées d’Allemagne ou d’Autriche après la deuxième guerre mondiale. Au final, six familles sont sélectionnées. «La septième aurait dû être albanaise ou kosovare mais aucune des personnes que j’ai contactées n’a souhaité participé au projet. Il y avait un chercheur chez Novartis, une femme officier dans l’armée, une politicienne…», regrette l’artiste de 26 ans.

Premier clan à être mis en avant: les von Reding, dont les traces sont avérées dans le canton de Schwyz depuis 1309. «C’est une famille de mercenaires. Ils ont protégé le col de Sattel, combattu pour plusieurs Papes, la Savoie ou Naples. On dit que leur chapelle, à Biberegg, contient quatre bulles papales, soit plus que dans n’importe quelle cathédrale suisse! Je suis partie de Werner Reding en 1309 puis j’ai choisi quelques uns de ses descendants en fonction de leur parcours et des documents à disposition. L’un d’eux est par exemple devenu gouverneur à Malaga au 18è siècle et il existe aujourd’hui un «paseo de Reding» dans la ville»!» Aux portraits peints des ancêtres succèdent les photographies réalisées par Alma Cecilia Suarez, de Claude Heegard de Reding, née en 1924, port altier et permanente impeccable, à Timothé Heegard né en 1998, mèche soignée et chemisette assortie au jean bleu marine. S’y ajoutent des gravures, des cartes postales, des correspondances, des vues d’objets – béret militaire ou passeport – ou d’intérieurs. «J’aime l’idée de construire une sorte de généalogie visuelle, dans laquelle je connecte des gens, des lieux, des faits et des objets photographiés comme des reliques», note l’ex-stagiaire au musée de l’Elysée.

Le même protocole est suivi pour chaque famille, avec plus ou moins de matériel à disposition. Les de Weck, bourgeois fribourgeois depuis le tout début du 16è siècle, se sont également prêtés au jeu. Leur fondation a fourni un grand nombre d’informations et de documents à Cecilia Alma Suarez. Dans la lignée, on croise Pierre Cugniet, le premier à avoir acheté sa maison à la Grand Rue en 1507, Marie-Agnès Weck, Ursuline deux siècles plus tard, Philippe de Weck, directeur général de l’UBS de 1966 à 1976 ou Olivia de Weck, avocate tout juste trentenaire. Viennent ensuite les Genevois protestants Dufour, dont Guillaume Henri Dufour, figure principale de la victoire sur le Sonderbund, inventeur de la première carte topographique suisse, co-fondateur de l’école militaire de Thoune et artisan de la création de la Croix-Rouge. Dans les archives amassées par Alma Cecilia Suarez, une savoureuse correspondance avec Napoléon III. Et les passeports canadiens de quelques descendants établis outre-Atlantique.

Au tour de la famille Fantoni, arrivée à Brigue en 1895. Giovanni Fantoni participa alors au creusement du tunnel du Simplon. «Il était important pour moi d’évoquer ces ouvriers qui ont bâti la Suisse, littéralement. Le petit-fils de Giovanni, lui, dirigeait une entreprise de construction employant 130 personnes. C’est génial de constater cette mobilité sociale», s’enthousiasme l’artiste. Dans les pièces jointes, des images sur l’édification et l’inauguration du tunnel glanées aux archives cantonales, la photographie sur fond noir d’un antique piolet ou celle d’un casque de chantier étiqueté «Fantoni».

Les de Beauclair, eux, des Allemands descendants d’une famille huguenote française, ont rejoint le Tessin en 1906. Alexander Wilhelm de Beauclair, peintre, s’installa dans la communauté du Monte Verita. Sa fille Alessandra, née en 1930, y officie encore comme guide. La Suisso-espagnole Carmen Garcia Léchot, enfin, a quitté Madrid en 1964 pour s’établir à Zurich. Sa fille Isabel raconte dans un entretien qu’elle a du débourser 10000 francs pour pouvoir lui transmettre la nationalité suisse. Son petit-fils, né à Bruxelles,, répond au nom bigarré de «Pablo Javier Brünisholz».

Pour compenser l’absence de la septième famille, Alma Cecilia Suarez photographie des Suisses en devenir. «Ce sont eux qui feront la Suisse de demain. Ils n’ont pas ou pas encore les papiers mais sont tout autant légitimes que le descendant d’une famille lambda à figurer dans mon projet. Lami, arrivée en Suisse en 2002 après une enfance au Nigeria m’a confié se sentir à la maison lorsqu’elle rentre à Lagos et aperçoit la forêt tropicale, ou lorsqu’elle revient à Genève et voit les montagnes depuis l’avion. Je trouve cela très beau.»

De retour à Lausanne après sa résidence à Trévise, Alma Cecilia Suarez travaille à l’édition de son grand projet, qu’elle imagine parfaitement en livre et pourquoi pas en exposition. La démarche, en tous les cas, est passionnante et le matériel amassé conséquent. Le précédent travail de l’artiste, autour de l’identité – déjà – d’un jeune Chinois parti vivre à Singapour, avait été sélectionné pour le prix du livre de Paris Photo en 2014.

 

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La Fabrica, ruche créatrice de Luciano Benetton

«Je n’aurais jamais eu l’énergie de me lancer dans un tel projet sans eux», lance Alma Cecilia Suarez. En 2015, diplômée de l’Ecal, la jeune femme est sélectionnée pour un «essai» à la Fabrica, le centre de recherche en communication fondé par Luciano Benetton en 1994. Des résidents originaires du monde entier et âgés de 25 ans maximum y sont accueillis en permanence pour travailler à des idées en design, video, communication ou pour le magazine Colors. «Nous sélectionnons des photographes ayant des préoccupations en lien avec des enjeux sociaux et les encourageons à créer à partir de leurs histoires et particularités. C’est pourquoi nous avons proposé à Alma Cecilia Suarez de se pencher sur l’identité suisse. Nous ne cherchons pas des exécutants mais des talents capables de développer une vision», indique Daria Scolamacchia, responsable de la section photographie.

«Durant une année, j’ai bénéficié d’un soutien logistique incroyable pour réaliser mon travail. J’avais une chambre en colocation à Trévise, je pouvais prendre mes repas du midi à la cafeteria Benetton, les frais de mon reportage étaient pris en charge – le transport en Suisse notamment – et je recevais en plus une bourse de 700 euros par mois», énumère la Suissesse, consciente de sa chance. «Je suis issue d’une école très reconnue, mais le passage des études aux projets personnels reste délicat. On peut espérer trouver des mandats si l’on est très calé au niveau technique mais il n’y en a pas pour tout le monde et financer un projet coûte cher.»

www.fabrica.it

 

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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