“J’ai payé des hommes et une chambre d’hôtel”

Dans un geste militant, Cristina de Middel rémunère les clients de prostituées pour les photographier dans des maisons de passe miteuses. Le Temps publie ses images en exclusivité.

A voir ici. Interview à lire plus bas ou sur letemps.ch

 

 

Maginô, 46 ans, travaille dans le commerce international. Newton, 43 ans, est DJ. Hugo, 70 ans, se déguise en père Noël au moment des fêtes. Marcus, 22 ans, est éditeur vidéo. Certains sont célibataires, d’autres mariés ou divorcés, parfois père de nombreux enfants. Tous recourent à des prostituées. L’artiste espagnole Cristina de Middel les a photographiés à Rio de Janeiro, où elle réside en partie. Entretien sur les raisons d’un projet original et féministe.

Pourquoi vous attaquer à ce sujet?

Cela vient de la frustration ressentie durant mes années à travailler dans la presse (LT du 17 septembre 2016). Certains sujets sont toujours traités de la même manière. L’une de mes priorités est de réfléchir à la représentation des femmes dans les médias et l’un des thèmes les plus frustrants à cet égard est celui de la prostitution. Comment un business qui dépend de tellement de personnes peut-il être réduit à l’image d’une femme nue dans une chambre sale? J’ai essayé de compléter.

Pourquoi vous focaliser sur les clients uniquement? Il y a aussi les proxénètes, les trafiquants d’êtres humains…

Les reportages utilisent les femmes, j’ai décidé d’utiliser les hommes. Les clients sont la «cible» la plus facile, je ne voulais pas commencer à expliquer le phénomène, les réseaux, les proxénètes etc, mais juste redonner un équilibre visuel.

Comment avez-vous procédé?

J’ai souhaité faire un clin d’oeil à la manière dont fonctionne ce business. J’ai mis une annonce dans un journal de Rio, proposant de rémunérer des hommes en lien avec la prostitution. J’ai reçu une cinquantaine de réponses. Certains pensaient que je voulais tourner un film porno, mais la plupart étaient bien des clients de prostituées. Je leur ai proposé de réaliser leur portrait dans une maison de passe. Je payais la chambre et on entrait ensemble, comme si l’on allait faire un business sexuel. Je passais vingt minutes avec eux, ce qui est le standard d’une relation avec une prostituée. Je leur ai demandé de signer un contrat stipulant qu’ils cédaient leur image contre de l’argent. C’était 30 euros environ pour les photographier avec le visage apparent et 20 euros sans, ce qui est largement supérieur au tarif d’une passe.

A-t-il été difficile de les convaincre?

Pas du tout, ces hommes avaient besoin d’argent; ils ont accepté pour les mêmes raisons que les prostituées se prostituent. Ou alors c’est qu’ils n’avaient rien à cacher. Le Brésil est très ouvert sur cette question, ce n’est pas mal vu d’aller aux prostituées. Dans le lot, il y avait par exemple un jeune éditeur vidéo, un homme d’affaires, des époux dont les femmes étaient au courant de leurs affaires.

Beaucoup posent couchés sur un lit. Quel a été votre protocole de prise de vue?

Je leur ai demandé de se tenir comme si la prostituée était avec eux dans la chambre. Cela permet de voir tout de suite ce qu’ils vont chercher dans un tel rapport: des câlins, du sexe… Cela peut sonner comme une petite revanche féministe de les faire poser ainsi, mais il s’agit aussi de comprendre leurs motivations. La série comprend aussi quelques gros plans sur un drap, un oreiller, un miroir… C’est une mise en contexte et une approche forensique, comme sur la scène d’un crime. J’ai travaillé sur les stéréotypes voulant que ces chambres soient des endroits sordides. On assiste en effet à une double-morale. Les femmes à poil sont utilisées partout, même pour vendre des pneus, mais jamais en position de force. Quant à la prostitution, elle est terriblement mal expliquée: on a d’un côté une vision romantique et bohème à la Toulouse-Lautrec et de l’autre, lorsque cela se passe en bas de chez soi ou avec son mari, une idée sordide.

Que faudrait-il expliquer alors?

Pourquoi cette profession est-elle si vieille, pourquoi les hommes y vont et combien ils paient. Pourquoi on considère cela comme normal de la part des hommes et non des femmes. Peut-être avons-nous besoin de plus de prostitués hommes? Il faudrait normaliser tout cela, enlever la couche morale. C’est un peu comme la valve d’une cocotte-minute: cela permet d’évacuer toute la pression, mais tu ne peux pas regarder de près car tu te brûles.

Combien d’hommes ont posé pour vous jusque là?

Douze, mais je souhaite poursuivre cette série au à Mexico, Bangkok et Amsterdam, qui sont des hubs de la prostitution. En Inde peut-être également, à Calcutta. Je me calque en fait sur les reportages qui montrent beaucoup d’images de prostituées. Je risque d’avoir quelques difficultés à aboutir à Amsterdam, ce sera peut-être la fin du projet. C’est une question de jugement moral et de niveau social. La prostitution est beaucoup moins stigmatisées dans les classes les plus basses.

Que pensez-vous de ce mouvement qui vise à pénaliser les clients et à criminaliser la prostitution?

Je pense qu’aucune de ces solutions ne peut affronter le vrai problème efficacement, qui est pour moi l´hypocrisie qui entoure le système. Je ne vois pas comment ces mesures pourraient freiner vraiment la demande. D´une manière ou d´une autre, la prostitution existera toujours. Pour moi, la solution – qui peut paraître terrible – va dans la même ligne que la légalisation des drogues. On redonnerait ainsi à la femme son pouvoir de décision et cela éliminerait les mafias et toute la structure de force qui mêne ces femmes à être victimes. Mais même si elles le font sans être forcées, même si elles choisissent de vendre leur corps, les prostituées seront toujours jugées. Je sais que c´est une solution peu probable…

Aucun journal n’a souhaité publier jusqu’ici votre série. Comment l’expliquez-vous?

Tous les courriers étaient dans la même ligne, lorsque l’on a pris la peine de me répondre. Cela incommode les éditeurs, on me signifie que la famille entière regarde le magazine et que ce sujet n’est pas destiné à tous. Les mêmes ont pourtant publié des portraits de prostituées sans aucun problème.

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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