Un quasi-Gurski pour moins qu’un paquet de clopes

Peter Tillessen s’est posté au même endroit qu’Andreas Gursky afin de prendre une image du col de l’Ofen. Le tirage de la star de l’école de Düsseldorf s’était vendu 500000 francs. A Genève, le Zurichois en distribue des milliers à 1 ou 5 francs pièce.

L’an dernier, l’Américain Richard Prince a déclenché une polémique pour avoir vendu des images volées sur Instagram à près de 100000 dollars. Cette année, le Zurichois Peter Tillessen pourrait être accusé de dumping avec des tirages largement inspirés du travail d’Andreas Gursky. En 2011, l’artiste de Düsseldorf a cédé sa vue du Rhein pour 4,3 millions de dollars, ce fut alors la photographie la plus chère jamais vendue. L’année suivante, son Offenpass (1994) partait pour 500000 francs. Peter Tillessen s’est posté au même endroit et dans les mêmes conditions météorologiques pour réaliser le «même» cliché: une vue magnifique sur un versant de montagne enneigé, emplissant la presque totalité du cadre. Il le vend aujourd’hui 1000000 fois moins cher en ayant multiplié le tirage par 1000. Vous pouvez donc acquérir un quasi-Gurski pour 1 franc – soit une véritable bouchée de pain – au Centre de la photographie de Genève où le Zurichois expose. Ou pour une thune à la Migros de la Praille, à Genève. Une affaire? Pas si simple. «Nous en avons écoulé une quinzaine seulement depuis une semaine qu’ils se trouvent au rayon Noël de la Migros», note Jörg Bader, directeur du CPG. Décryptage avec l’artiste.

– Votre plan initial prévoyait 5000 tirages à 5 francs. Une manière de dire que le marché de l’art ne tourne pas rond?

– Oui, si on veut. C’est la volonté de ne pas jouer ce jeu de raréfier la photographie artificiellement. L’idée de la photographie, c’est justement la possibilité d’une quantité infinie, or les photographes tirent 3 ou 5 exemplaires pour faire monter les prix. Mais si l’on propose énormément de tirages, cela intéresse-t-il encore les gens? C’est une sorte d’expérience que nous menons là. Nous verrons bien si le public trouve encore de la valeur dans ces images ou non. Que Gursky reçoive un demi-million pour sa photographie, c’est mérité, ou du moins ce n’est pas de sa faute; c’est le marché qui va de travers. Moi j’aime l’idée d’une édition ouverte, sans limite, à laquelle on peut ajouter des tirages autant qu’on veut.

– C’est ce que vous faites avec vos images?

– Pas pour la série Superficial images, exposée ici. Je sais que ce n’est pas cohérent avec ce que je viens de dire mais c’est la manière de maintenir un certain niveau de prix. Cela dit, Gursky fait trois images par an, moi je travaille beaucoup plus vite, ce qui me permet de baisser les tarifs. On verra bien ce que cela donne avec ce projet d’Offenpass. L’idée n’est pas de faire de l’argent, puisque l’on vend au coût de revient, mais plutôt de permettre aux personnes sans beaucoup de revenus de pouvoir acheter une belle image. Chez Ikea, les photos sont horribles, il y a toujours ces mêmes types sur l’Empire State Building! Nous aurions voulu vendre chez eux au départ mais ils ont trouvé l’affaire délicate par rapport à Gursky.

– Et la Migros?

– C’est Jörg Bader qui a négocié avec eux. Je lui fais confiance pour avoir bien vendu la chose, mais peut-être sont-ils moins conscients des risques.

– Avez-vous consulté un avocat pour vous prémunir de tout risque?

– Oui et nous sommes assez sûrs de nous. Il serait criminel de vendre cette image signée Andreas Gursky. Les tirages sont signés de mon nom et le titre est Offenpass 2012 et non 1994. C’est une vieille tradition en photographie de se poster exactement à l’endroit où un autre a déjà réalisé une image. L’autre argument en notre faveur est que nous ne réalisons aucun profit avec ce projet.

– Pourquoi cette vue-là?

– Parce qu’elle s’est vendue cher mais aussi parce que je savais qu’elle n’aurait pas changé ou très peu depuis la prise de vue d’Andreas Gursky. Cette idée m’est venue suite à une anecdote. J’ai beaucoup travaillé dans la photographie commerciale et lors d’un mandat, j’ai pris une image dans une rue de Hong Kong. Un photographe suisse que je connaissais a pris la même cinq ans plus tard, par hasard. C’est une évidence, les photographes s’arrêtent toujours aux mêmes endroits. La vue de Gurski est réalisée depuis la route qui mène au col, tout le monde peut y aller. Cela pose les questions: «A qui appartient un paysage?» et «A qui appartient un cadrage?». Une telle interrogation n’a jamais été tranchée. Si l’on allait devant la justice, cela ferait jurisprudence.

– Dans votre série Superficial images – des photographies glanées dans la rue pour l’esentiel, vous induisez le spectacteur en doute, par des légendes qui se répètent sur des images différentes par exemple. Une autre manière de bousculer le statut de la photographie?

– J’aime l’idée que l’on commence à douter. Par exemple, ce «musicien jouant Besame mucho». Jouait-il vraiment cela? Vous n’avez pas d’autres choix que de me croire. Mais j’aimerais que les gens se posent des questions. On sait depuis longtemps qu’une image peut-être fausse ou que son interprétation peut varier très fortement, mais l’on continue à y croire. C’est comme au cinéma, on sait que c’est faux mais on se laisse embarquer par l’histoire et on se met à pleurer!

– Votre travail est-il militant?

Il y a un côté politique. J’ai vu récemment un documentaire très étayé qui affirmait que la pauvreté avait diminué de moitié ces quinze dernières années. Puis j’ai lu un article, très sérieux et appuyé sur des études scientifiques également, qui disait exactement le contraire. Qui croire? Il y a un jeu autour de la notion de vérité. Mon travail est politique, mais masqué par une dose d’ironie et d’humour.

– Pourquoi cette teinte bleutée et ces cadrages de débutants dans Superficial Images toujours?

– Je photographie à l’argentique et la teinte bleutée est celle qui apparaît lorsque l’on scanne un négatif. Ensuite, il faut retravailler l’image avec des filtres pour la neutraliser. J’arrête mon travail avant, pour une raison esthétique d’abord, j’aime ce bleu, mais également en réaction à toutes ces images numétiques super saturées et super nettes. Quant au cadrage, cela a commencé avec une série réalisée à Prague pour laquelle j’attendais que des gens passent devant une tour ou un élément de décor de manière à ce que cela leur fasse un chapeau. Il fallait photographier vite et naturellement je les plaçais au centre de la photographie. Or quand le sujet est centré, le cadrage est foutu! Mais finalement, j’ai réalisé que j’aimais cette esthétique naïve. Elle correspond au geste d’un enfant qui montre quelque chose du doigt. C’est ce que je fais avec mes photographies.

– Vous dessinez, faites des installations, de la vidéo… Quels sont vos prochains projets?

– Superficial images continue et je travaille à un projet conceptuel en lien avec la musique.

 

Peter Tillessen: Superficial projects, jusqu’au 22 janvier 2017 au Centre de la photographie de Genève.

Peter Tillessen, Superficial images, Spector Books, 300 pages. Album de dessins chez le même éditeur.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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